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Durant le Moyen Age, bien favorisé par son environnement de forêts, de champs, de prairies et de pâturages, précocement aussi érigé en commune et en paroisse, c'est certainement Vercorin qui a joué un rôle moteur dans la mise en valeur du territoire concerné. Repoussé contre le versant par les caprices d'un Rhône vagabond et multiple, par les nuisances des marécages proches, Chalais, lui, allongeait son aire d'influence au levant jusqu'à Chippis, jusqu'à Grône, au couchant. Mais l'essentiel de ses intérêts se mêlaient à ceux de Vercorin : pour la production du précieux bois, d'abord, pour son acheminement le long de ces indispensables dévalons, vrais toboggans à billes; pour les pâturages, ensuite, sur lesquels étaient établis avec minutie les relais échelonnés de la transhumance saisonnière. A l'opposé, c'était surtout pour l'accès à la vigne que les gens d'en haut devaient s'entendre avec ceux d'en bas. Chaque année, avant les crues, ne fallait-il pas construire à nouveau le pont, à la sortie de Chalais, entre la tour et la crête ? Puis, sitôt les basses eaux rétablies, le passage temporaire était retiré. En permanence le fleuve devait être contenu dans de bien fragiles digues, " les barrières", à contrôler, à fortifier, toujours en menace d’inondation tant les Communes riveraines s'acharnaient à repousser les eaux hors de leur territoire. Ainsi, après de nombreux règlements qui visaient au maintien de la bonne entente, c'est le 13 août 1564 que les communiers de Vercorin et de Chalais, "réunis au son de la cloche, sur le pré du Cother, à Vercorin", ont jeté les bases d'une union qui devait progressivement aboutir à la fusion des deux communes. Le rapprochement politique des deux populations facilita grandement les mouvements entre les trois villages. L’effet le plus marquant fut certainement de transformer les nombreux déplacements journaliers en vraies migrations saisonnières, appelées localement "remuages". L’origine du semi-nomadisme entre Chalais - Réchy et Vercorin est relativement récente puisqu'elle ne daterait que du XVII ème siècle. Nous sommes donc loin des théories qui font remonter les déplacements de nos ancêtres, à une prétendue "bougeotte" des peuplades celtiques.
L’acte de 1564 conclu, tout en intégrant leur économie, les deux communautés maintinrent néanmoins la séparation de leurs institutions. Tant Vercorin que Chalais furent régis par des vice-châtelains et des procureurs différents. De même, les actes conservés montrent bien que chaque commune opérait ses achats, vignes, terres, droits d'alpage, en son nom propre. Désireuses de se faciliter l'occupation du territoire, les familles se donnèrent deux habitations, l'une à Vercorin, l'autre à Chalais ou Réchy, et les occupèrent selon des rythmes propres à faciliter les cultures et l'élevage. Cela rendit peu à peu les deux administrations caduques: la commune de Chalais-Vercorin naissait dans une volonté manifeste d'unité des trois villages. Ce n'est donc pas par hasard qu'en 1636 la nouvelle communauté, agrandie et fortifiée, se donna une maison communale à la mesure de ses moyens: on la construisit au quartier de "la Pierre", à Chalais, imposante pour l'époque, même si elle n'avait qu'un étage. Comme à l'ordinaire, une inscription latine sur la partie centrale de la grande salle, la "planète", devait sceller l'événement: "IHS HOC OPUS DIVINO AUXILIO ER-ECTUM EST OPERA EX PENSIS L[AUDABILIS] COMMUNITATIS CHALEY V[ER]CORENI ANNO 1636." ("Cet édifice a été érigé avec l'aide de Dieu, aux frais de la Louable Commune de Chalais-Vercorin, l'an 1636.") La Maison bourgeoisiale de Chalais aujourd'hui restaurée trouve donc là son origine. Certes, le maintien des deux paroisses distinctes aurait pu constituer un élément de division. En réalité, se disaient paroissiens de Vercorin tous ceux qui "nomadisaient", les registres des confréries en font foi; relevaient plus particulièrement de la paroisse de Chalais, longtemps desservie par les chanoines de Sion, les familles y résidaient à plein temps, ainsi que les fidèles de Chippis jusqu'en 1856, date de leur séparation.
Aucune explication n'a été donnée jusqu'ici sur le sens des armoiries de Chalais. On sait qu'elles comportent une croix pattée (s'élargissant aux extrémités) ainsi que quatre étoiles à cinq branches. L’armorial de 1946 les dit provenant probablement de l'ancienne bannière. Elles apparaissent pour la première fois sur le sceau communal de 1817, remplaçant celui de la mairie à l'aigle napoléonienne, et conservé aujourd'hui encore en deux exemplaires. Si la croix rappelle toujours un ancrage profond dans la chrétienté, la présence des quatre étoiles mérite une interprétation particulière. Leur nombre correspond le plus souvent à des parties juridictionnelles. Ici l'on pense aisément aux trois villages de Chalais, Réchy, Vercorin. Et la quatrième? Elle ne peut représenter que Chippis. Il faut savoir que cette dernière commune, bien que reconnue comme telle, a fait partie historiquement de la vice-châtellenie de Chalais. Malgré ses tentatives répétées, elle n'a jamais obtenu le droit de faire rendre la justice en son sein propre et a dû recourir d'abord au vice-châtelain de Vercorin, puis à celui de Chalais. Il en était de même pour le militaire : ses soldats servaient en effet dans la sous-bannière chalaisarde. A ce sujet Tamini affirme sans ambages: "Partie intégrante de Chalais-Vercorin... Chippis dépend de lui au spirituel et au temporel et doit reconnaître sa juridiction."(1) Cette assertion est confirmée par plusieurs documents. Une transaction même de 1816 stipule à l'article 8 que: "les deux Communes nomment par ensemble à la majorité des voix le châtelain et le lieutenant ... " et à l'article 12: "Chalais étant le chef-lieu des deux communes ... " (1) Tamini, J.-E., Châtellenie de Granges, Lens, Grône, Saint-Léonard avec Chalais et Chippis, p. 225.
Les événements douloureux qui marquèrent le Valais de 1798 à 1813 n'épargnèrent point notre commune; à un moment donné, ils la portèrent même au premier plan. Rappelons que, pays allié des Suisses, en 1798 notre canton fut incorporé à la République Helvétique par les Français. Mais les convoitises de Napoléon furent de plus en plus marquées; une fois la route du Simplon achevée, l'empereur voulut jouir le plus librement possible de ce passage vers l'Italie, ainsi que s'assurer d'un entretien adéquat auquel les Valaisans rechignaient. Il dépêcha donc le général Turreau sur place avec pour mission de préparer l'annexion pure et simple du Valais à la France. Dès lors l'émissaire français exerça sur les communes des pressions incessantes. Par tous les moyens, il essaya de les diviser afin d'obtenir d'elles des demandes "spontanées" de rattachement à la France. Par son châtelain, Pierre-Boniface Caloz, Chalais résista âprement. Trompant la vigilance de l'occupant en passant par Martigny, notre ardent patriote s'unit à la délégation des 74 députés valaisans qui, le 27 février 1802, franchirent le col de la Gemmi pour porter à Berne une supplique demandant le maintien du Valais au sein de la Confédération suisse. A son retour, Caloz eut la mauvaise surprise d'être assigné à résidence à Sion, le 21 mars, où il ne fut relâché que le 5 avril. Mais les mesures vexatoires s'amplifièrent. Le 6 juillet, on publia à Chalais "l'ordre de porter chez le président de la Municipalité, jusqu'à deux heures de l'après-midi du même jour son voeu de réunion à la France, et qu'à défaut de le faire les citoyens réticents recevraient garnison chez eux. Le lendemain, un lieutenant français s'y porta lui-même à la tête d'une compagnie, et y réitéra à ce qu'on assure les mêmes menaces. " Rien ne fit plier les Chalaisards qui accueillirent avec la joie que l'on devine l'Acte de garantie d'indépendance du Valais donné à Bex, le 23 août 1802.
En fait l'annexion ne fut que retardée puisqu'en 1810, Napoléon rattacha le Valais à la France sous le nom de Département du Simplon. Mais après la défaite de l'Empereur (1813) et l'entrée du Valais dans la Confédération (1815), à l'instar des autres communes, Chalais s'appliqua à restaurer son ancienne organisation. Le règlement communal de 1834 en faisait la synthèse, tout en redéfinissant certains postulats mis à mal par la révolution libérale de 1830. Dans le préambule, une nouveauté apparaît: faisant suite à la volonté habituelle de "prévenir tout désordre, mésintelligence et confusion qui pourraient s'élever entre les communiers ", se manifeste aussi le voeu de "créer pour le Conseil une base d'administration ... " Le Conseil communal se composera de sept membres. Ces derniers seront choisis à raison de deux dans chaque Tiers "en lesquels la Commune a toujours été partagée." Il faut préciser ici que l'ensemble des familles étaient réparties en trois Tiers portant chacun le nom d'un des quartiers principaux de Vercorin: les Délagettes, la Crête, le Coujon. Cette division servait autant à la répartition des charges politiques qu'à l'alternance dans les corvées ou travaux communs." Le président, lui, était élu comme les conseillers par la "majorité" de la Commune; il pouvait aussi être choisi hors Conseil. Tel n'était pas le cas du syndic, ou grand-procureur, chargé de régir les biens communaux: seul un conseiller pouvait prétendre accéder à cette importante charge. Trois assemblées ordinaires du Conseil étaient prévues par année: la première au jour de la Saint-Mathias, le 24 février, pour le règlement des revenus de la commune et du bénéfice de la cure de Vercorin; la deuxième se tenait en la fête de Saint-Laurent, le 10 août, pour le rapport du syndic concernant les comptes et les "manoeuvres"; la troisième s'insérait entre les deux autres, soit à la fin avril, soit au début mai, et était consacrée à la visite du territoire, à l'inspection des limites en particulier. Hors Conseil, le châtelain en exercice remplissait l'importante fonction de juge et se portait garant de la bonne marche de la Commune. Les charges de petit-syndic, de clavandier ou préposé à la cave, de gardes de terre (il y en avait quatre), de garde de forêts, de procureurs des églises, faisaient l'objet d'un tournus réglé par le "rang d'entrage" à la commune. Tous ces offices donnaient droit, parfois à vie, aux "reconnaissances", soit rétribution en pain blanc, fromage gras, vin, soit en batz tout court. Les bénévoles qui préparaient les fêtes d'importance, notamment les patronales de Saint-Gall à Chalais (le 16 octobre) et de SaintBoniface (le 20 juin) ou la Fête-Dieu à Vercorin, étaient conviés par le Conseil après les offices à un repas le plus souvent bien arrosé, la régalée, qui ne manquait pas de susciter de nouvelles bonnes volontés.
Malgré la tentative des Français de briser les clivages qui discriminaient la population, au début du 19e siècle nos communes recensaient encore cinq classes d'habitants. En 1829, Chalais compte 398 communiers domiciliés, aucun communier forain, 62 patriotes (Valaisans domiciliés, 33 habitants perpétuels et tolérés, aucun domestique ou ouvrier étranger sans domicile fixe. Accéder alors au rang de communier constituait un vrai parcours de combattant. Celui du Sieur Pierre Albasin est à tout point de vue exemplaire. Selon le règlement de 1834, année où il s'installe à Chalais, il dut d'abord "donner à tous les votants une marenda, dite "la parolle" consistant en un batz de pain, une livre de fromage gras, ainsi que deux setiers de vin sur la généralité". Si l'assemblée acceptait le postulant, une réception devait être à nouveau donnée au moment de l'agrégation définitive. Elle consistait en un paiement "Jamais en-dessous de trois cents écus bons" et en "une marenda de deux livres de fromage gras, de deux batz de pain blanc à chaque votant, et du vin à discrétion de l'assemblée". Ayant rempli ces conditions, le 18 octobre 1840, après six ans de domicile, le Sieur Pierre Albasin entrait en possession de "l'Acte de Réception comme habitant perpétuel à la commune de Chalais". Il y est fait mention qu'il a dû s'acquitter "de 140 écus de vingt-cinq batz chaque dont 40 à titre d'honoraire et 100 exigibles après vingt ans, jamais payés à moins que par moitié et passibles d'un intérêt de cinq pour cent". Le 20 novembre 1857, cinq ans avant sa mort, Pierre Albasin sollicite du Conseil d'Etat sa naturalisation. Sa demande est accompagnée d'une recommandation du président de la Commune, André Zuber et du vice-président, joseph Devantéry. Il y est attesté son origine de "Mazendone", province de Palanza en Piémont, son domicile à Chalais depuis 1834: "il y a famille, ses moeurs sont irréprochables; il s'est conduit en homme loyal, honnête et religieux tellement qu'il est un devoir de le recommander auprès de toutes les autorités auxquelles il aurait à s'adresser". Le Conseil d'Etat exigera encore une caution solidaire. Pierre Albasin la fournira en la personne même du président André Zuber. A la session de mai 1858, il sera enfin reçu citoyen valaisan, non sans devoir à nouveau verser la coquette somme de six cents francs.
L’ancien régime valaisan était essentiellement fondé sur l'autonomie des collectivités locales. Chaque commune était en soi une petite république autarcique défendant chèrement ses biens et ses libertés. La vague de fond mise en marche par la Révolution française, l'adhésion du Valais à la Confédération, la Constitution de 1848 furent autant de facteurs de rupture avec le passé. Il est temps de dire ici que le mot "bourgeoisial utilisé aujourd’hui pour désigner l'entité communale d'origine n'apparaît guère à Chalais avant 1850. Avant cette date, les habitants perpétuels se nommaient ommmuniers". Le greffage d'une commune nouvelle par l'Etat central au profit de tous les citoyens exigea une nouvelle distinction entre "bourgeois" et "non-bourgeois". Marginalisée par la Commune municipale, la Commune bourgeoisiale devint peu à peu ce qu'elle est aujourd'hui, une sorte de grand consortage voué à la gestion de ses biens propres et dépourvu de tout pouvoir politique. La rupture ne s'opéra toutefois que lentement. En 1827, on introduisit dans les communes la première assemblée à laquelle participèrent tous les habitants. Dès 1829, on immatricula les communiers sur des registres séparés. 1839 verra tous les citoyens suisses exercer leurs droits politiques dans leur commune de domicile. A l'espace clos des anciennes collectivités, succède ainsi un espace ouvert cantonal et national. Beaucoup ont vu dans ces changements forcés une forme de colonisation de la campagne par la ville. Plus encore, la Bourgeoisie devra désormais apporter un soutien financier important à la Municipalité. Outre le bois et les terrains, elle lui fournira les locaux dont elle a besoin pour l'exercice de la vie civique, pour les écoles que les lois cantonales généralisent et développent. C'est le moment que choisissent les Bourgeois de Chalais pour exhausser leur maison d'un étage: on est en 1864 et la communauté a besoin d'une nouvelle salle de classe. Pressés par la Confédération, les cantons sont priés d'accorder la naturalisation aux nombreux heltmatlos réfugiés en Suisse. Chalais recevra en 1874, dans ce cadre, comme bourgeois Samuel Kasly. Les votations fédérales démontrent alors le fossé qui existait entre les mentalités locales et les projets nationaux: 1874: votation concernant la révision de la Constitution fédérale: Chalais: 147 votants, 147 non! 1877: votation de la loi fédérale concernant les droits politiques des citoyens suisses: Chalais: 104 non, oui 1! Ces chiffres parlent d'eux-mêmes. Certes, le processus de centralisation s'est opéré au long de plusieurs décennies; il n'en reste pas moins que l’éclatement de nos anciennes communes en deux entités distinctes, bourgeoisie et municipalité, s’est fait au détriment de la première ; n’était-ce pas là le prix à payer pour l’avènement de la démocratie moderne ? Ce survol succinct de l’histoire communale chalaisarde est destiné à mieux faire comprendre les symboles dont est chargée la restauration de la Maison Bourgeoisiale. Les aînés eux, y trouveront matière à souvenirs et à expériences vécues. Peut-être les jeunes comprendront-ils mieux le pays de leurs sources, de leurs racines? Un fait important demeure: au travers des siècles nos trois villages ont su perpétuer une solide communauté. Les grands changements séculaires ont favorisé tantôt la plaine, tantôt la montagne; plus près de nous, l'usine de Chippis, l'irruption du tourisme ont inversé tour à tour les pôles d'attrait communaux. Aujourd'hui la chance unique de Chalais réside dans le fait qu'elle cumule les trois piliers classiques de l'économie valaisanne: agro-viticulture, industrie, tourisme. Cette chance doit être saisie dans la solidarité coutumière. A l'heure des échelles européennes et planétaires, la nécessité de cultiver l'esprit d'ouverture est aussi grande que celle de fortifier notre terroir. Sans quoi ne risquerions-nous pas de substituer à l'ancienne indépendance solidaire une funeste interdépendance égoïste?


