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Chambre chinoise


Le terme de chambre chinoise désigne une expérience de pensée imaginée par John Searle vers 1980. Searle se demandait si un programme informatique, si complexe soit-il, serait suffisant pour donner un esprit à un système.

Une tendance répandue consistait alors à considérer que puisque le cerveau constituait d'une part le siège de l'esprit (ce que confirmaient les affectations de l'esprit par des lésions cérébrales) et d'autre part le lieu de transferts importants d'information (10^12 neurones, chacun susceptible de fonctionner toutes les 10ms, soit grosso modo un potentiel théorique de 10^14 opérations par seconde), ces transferts d'information étaient l'esprit. Sur l'usage du verbe être, voir aussi l'article sémantique générale.

Searle essaya d'imaginer ces transferts d'information simulés à la perfection, mais très lentement, sur une immense maquette utilisant du papier, des crayons, des opérateurs, et des règles simples semblables à celles des machines de Turing. Ce transfert de support ne change en effet rien au modèle, le support de l'information ne jouant pas de rôle dans l'affaire, et la notion d'échelle de temps non plus. Il lui sembla fort difficile d'admettre que ce dispositif soit en quoi que ce soit comparable réellement au fonctionnement d'un cerveau et possède, selon l'expression d'Arthur Koestler, un esprit dans la machine (ghost in the machine). Non que Searle mette en cause le principe bien connu de fonctionnement d'un neurone, mais une question selon lui était celle de l' échelle de temps du processus. Pour prendre une comparaison simple, la lumière est bien formée de variations très rapides de champ électromagnétique, mais agiter rapidement un aimant à la main ne produira en aucun cas de la lumière.

Searle considère à ce stade que la métaphore du programme informatique est à elle seule insuffisante pour expliquer le phénomène de la conscience, et doit être complétée de considérations liées à l'échelle de temps elle-même. Sa vision va par la suite se radicaliser plus encore.

Sommaire

Insuffisance du modèle cognitif courant, selon Searle

Il le résume de la façon suivante :

"Je ne connaissais rien [en 1971] à l'Intelligence artificielle. J'ai acheté un manuel au hasard, dont la démarche argumentative m'a sidéré par sa faiblesse. Je ne savais pas alors que ce livre allait marquer un tournant dans ma vie. Il expliquait comment un ordinateur pouvait comprendre le langage. L'argument était qu'on pouvait raconter une histoire à un ordinateur et qu'il était capable ensuite de répondre à des questions relatives à cette histoire bien que les réponses ne soient pas expressément données dans le récit. L'histoire était la suivante : un homme va au restaurant, commande un hamburger, on lui sert un hamburger carbonisé, l'homme s'en va sans payer. On demande à l'ordinateur: “a-t-il mangé le hamburger?” Il répond par la négative. Les auteurs étaient très contents de ce résultat, qui était censé prouver que l'ordinateur possédait les mêmes capacités de compréhension que nous. C'est à ce moment-là que j'ai conçu l'argument de la chambre chinoise"

Le modèle de la chambre chinoise

Supposons que l'on soit dans une pièce fermée avec la possibilité de recevoir et d'envoyer des symboles (via un clavier et un écran, par exemple). On dispose de caractères chinois et de règles de travail (instructions) permettant de produire certaines suites de caractères en fonction des caractères introduits dans la pièce, sur le modèle des organisme de vente par correspondance qui traitent leur courrier client en plaçant des réponses préparées à l'avance, et déjà imprimées, dans des enveloppes.

Si l'on fournit une histoire suivie d'une question, toutes deux écrites en chinois. l'application des règles ne peut que conduire à donner la bonne réponse, mais sans que l'opérateur ait compris quoi que ce soit, puisqu'il ne connait pas le chinois. Il aura juste manipulé des symboles qui n'ont pour lui aucune signification.

Un ordinateur, ou plus exactement un programme d'ordinateur, se trouve dans la même situation que l'opérateur dans la chambre chinoise : il ne dispose que de symboles et de règles régissant leur manipulation.

Searle explique : « Je n'attendais pas que cet argument, qui me paraissait trivial, suscite de l'intérêt au-delà d'une semaine. L'effet fut au contraire cataclysmique.

Tous les participants du séminaire étaient convaincus que j'avais tort, mais sans pouvoir en donner la raison. Vingt ans après, la discussion continue à faire rage, il doit y avoir plusieurs centaines d'articles sur le sujet ».

Analyse et dépassement

Pour Searle, l'argument de la chambre chinoise montrerait que la sémantique du contenu mental n'est pas intrinsèque à la seule syntaxe du programme informatique, lequel est défini de façon formelle par une suite de 0 et de 1 accompagnée de règles de traitement.

Searle propose alors (dans La redécouverte de l'esprit) un nouvel argument : « La distinction la plus profonde qu'on puisse effectuer n'est pas entre l'esprit et la matière, mais entre deux aspects du monde: ceux qui existent indépendamment d'un observateur, et que j'appelle intrinsèques, et ceux qui sont relatifs à l'interprétation d'un observateur ». Le calcul informatique, pour être qualifié de tel, n'existe que relativement à une interprétation qui assigne une certaine distribution de zéros et de uns à un certain état physique".

Ce nouvel argument, plus radical, découple la question de la syntaxe de celle de la nature physique. Une chose donnée ne peut être considérée comme un programme (i.e. une structure syntaxique) que relativement à une interprétation. On savait en effet, bien avant les travaux de Searle, qu'un message n'a jamais de sens en lui-même, mais seulement dans un contexte d'interprétation donné : une séquence ADN n'a pas de sens hors du ribosome qui va la traduire en fabrication de protéines; une information compressée n'a pas de sens hors de l'existence du décompresseur (voir Paradoxe du compresseur); l'information décompressée elle-même n'a pas de sens hors des règles d'interprétation qu'on va lui appliquer, etc. Dans tous les cas de figure, on retrouve au bout de chaîne un opérateur conscient, sans lequel ces opérations restent vide de sens (ce qui est en fait assez logique, puisque le terme même de sens présuppose l'existence d'un observateur conscient).

En d'autres termes, selon Searle, on n'a en aucun cas expliqué la conscience par ce moyen, puisqu'on la voit apparaître aussi bien dans ce qui est à définir que dans la définition elle-même. Si l'on prétend définir le feu, il ne faut pas que la définition utilise elle-même le concept de feu, sans quoi on n'aura rien défini. Et, pour reprendre l'expression de Daniel Dennett, to explain means to explain away .

Cela a pour effet selon lui de démolir le présupposé de base de la théorie computationnelle de l'esprit. La question “Le cerveau est-il similaire à un ordinateur?” serait absurde car nous ne parlons pas ici de l'ordinateur lui-même, mais de l'interprétation que nous faisons de ses résultats. N'est ordinateur que quelque chose à quoi a été assignée une interprétation.

"Il est possible d'assigner une interprétation computationnelle au fonctionnement du cerveau comme à n'importe quoi d'autre", dit Searle. « Supposons que cette porte égale 0 quand elle est ouverte, et 1 quand elle est fermée. On a là un ordinateur rudimentaire. Cet argument est plus puissant que le premier mais plus difficile à comprendre. »

Considérations finales

L'argument de Searle rappelle utilement que l'opérateur humain de son système ne comprend à aucun moment le chinois, de même

Il s'agit d'une redécouverte d'une notion déjà connue, et formalisée par Richard Buckminster Fuller sous le nom de synergie : de par l'organisation même de ses composants, un système acquiert des propriétés qui ne sont présentes dans aucun des composants en question pris en tant que tel. Le système contient par son organisation ce qu'Henri Laborit ou Bertrand de Jouvenel nomment de l' information ajoutée.



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