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Désinstitutionnalisation

Sommaire

La désinstitutionnalisation aux USA


Fermer les asiles et soigner les malades mentaux dans leur communauté d'origine, tel est le leitmotiv de la désinstitutionnalisation. Aux USA, elle remonte aux années 50.


Parmi les analystes de ce phénomène, on retiendra Robert Castel avec son triptyque: L'ordre psychiatrique, La société psychiatrique avancée et La gestion des risques. Dans cette partie, nous parcourrons le second de ces trois ouvrages, puisqu'il est consacré spécifiquement aux USA1.1.


On peut repérer dans son travail deux schémas explicatifs (mais la distinction n'est pas absolue) rendant compte du phénomène considéré: l'un économique et l'autre (bio)politique.


Économie


L'analyse porte sur la Californie de la fin des années 19601.2.


En 1966, Ronald Reagan est élu gouverneur de la Californie. Ce poste, il a l'ambition d'en faire un tremplin pour les élections présidentielles. En bon libéral, un axe de son programme porte sur la réduction des impôts et des dépenses publiques, ce qui passe par la diminution des budgets des hôpitaux psychiatriques. Un plan se met en place qui articule la réduction du nombre des hospitalisations avec l'augmentation des sorties.


La diminution des hospitalisations sera réalisée d'abord en incitant chaque comté à moins hospitaliser: <<15% du prix de journée à l'hôpital psychiatrique pour chaque malade qu'il n'aura pas hospitalisé par rapport au contingent théorique qui lui est imparti en fonction du chiffre de sa population>>1.3.


Dans le même temps, le <<Linterman-Petris-Short Act>> complique les modalités d'hospitalisation, notamment pour les hospitalisations sous contraintes de plus de 72 heures. Il contient aussi l'édiction de nouveaux droits des malades (la fonction de l'invocation des droits de tel ou tel groupe, social, religieux, etc. dans l'expansion du libéralisme est à interroger).


Ces nouvelles dispositions sont appliquées strictement par les superintendants (le superintendant est le psychiatre directeur de l'hôpital, dont les fonctions sont principalement administratives, il dépend directement de l'État), de sorte que fort peu de malades sont alors admis, surtout pour plus de trois jours.


Il ne suffit pas de limiter les nouvelles admissions, il faut augmenter les sorties, qui dépendent également du superintendant.


Les services communautaires sont donc sollicités et des établissements spécialisés dans l'hébergement de malades mentaux s'ouvrent, en ville. Les ex-hospitalisés qui en ont les moyens peuvent alors être relogés. C'est à cette même époque que les conditions d'ouverture et les modalités de contrôles s'allègent significativement au point que les agences locales


«censées contrôler ce genre d'établissements deviennent très peu exigeantes et acceptent toutes les conventions avec ces nouvelles institutions même si elles violent non seulement la législation régissant les établissements médicaux, mais encore les simples règles de sécurité et de confort minimaux obligatoires pour des immeubles d'habitation. »1.4


Le miracle de la désinstitutionnalisation est là chiffres à l'appui: on peut en finir avec les institutions totalitaires. La preuve, la Californie, en six ans a divisé par quatre le nombre de ses patients hospitalisés en psychiatrie.

L'envers du décor est dénoncé jusque dans un rapport du Sénat en 1976. La Californie a vu fleurir un nouveau marché, constitué de bâtiments délabrés, <<des garages désaffectés, voire d'anciens poulaillers>>: c'est la libération des fous à la californienne.


«Les malades sortis de l'hôpital sont entassés, dans des conditions de vie proches de celles des ghettos, isolés, mal nourris, sans confort, sans occupation, sans soins, sans encadrement, parfois attachés à leur siège ou enfermés à plusieurs dans une pièce quand ils ne sont pas assez <<calmes>> »1.5


Ce sont autant de lits que l'on peut fermer dans les hôpitaux psychiatriques. Autant de dépenses publiques en moins, de saine gestion de l'argent public.

On sait par ailleurs qu'une part importante de ces libérés est venue grossir le nombre des homeless, et des prisonniers, aussi.


Pour la petite histoire, on a appris qu'une des entreprises privées ayant particulièrement bénéficié de cette désinstitutionnalisation (38 établissements ouverts, bénéfices multipliés par 6,5 en un an) avait financé les campagnes électorales de R. Reagan.


Malheureusement, monsieur le gouverneur n'a pas pu allé au bout de ses objectifs: campagnes d'informations, enquêtes, dont une à l'initiative de la Chambre de l'État, l'empêchent de poursuivre. Pas pour longtemps, quelques années après, il accède à la magistrature suprême et le début des années 80 voit aux USA la généralisation de la fermeture des hôpitaux psychiatriques.


L'on remarquera que ces années voyaient le développement de la critique à l'encontre de la psychiatrie: autour de F. Basaglia en Italie, autour de Ronald Laing et David Cooper en Angleterre.


Aux USA, la critique se développait depuis déjà de nombreuses années. Asylums, de E. Goffman, avait paru en 1961 et faisait le procès de l'hôpital psychiatrique en tant qu'<<institution totalitaire>>, à mettre dans la même catégorie que les prisons et les camps de concentrations. Et l'on appelait, et pour encore de nombreuses années, à casser l'hôpital psychiatrique1.6.


En reprenant les analyses que L. Boltanski et È. Chiapello proposent dans Le nouvel esprit du capitalisme1.7, on serait tenté de penser que ces revendications, constituant ce qu'ils nomment la <<critique artiste>>, auraient été récupérées par les partisans du libéralisme lesquels, prétextant de répondre à ces mouvements, en auraient profité pour réduire l'intervention publique et, dans le même temps, créer de nouveaux marchés pour les entreprises.


En quelque sorte, les protestations libertaires auraient fait le jeu des pires tenants du libéralisme.


Toutefois, les motivations marchandes n'intervenaient pas seuls, d'autres, politiques, jouaient dans le même temps et ont fourni de nombreux arguments à cette même critique artiste. Et il semble bien que celle-ci ait trouvé, pour une part au moins, son origine dans les décisions politiques fédérales états-uniennes.


Biopolitique


Aux USA, si l'on prend les chiffres des patients hospitalisés, on constate que le maximum ne se situe pas après l'anti-psychiatrie, mais avant. C'est au milieu des années 50 que le nombre stagne pour ensuite commencer à baisser. Selon R. Castel, cette baisse est due à un renouveau dans la pratique psychiatrique, ainsi qu'à des campagnes de protestation, à partir de témoignages d'anciens hospitalisés, suivis rapidement d'ouvrages scientifiques, comme celui de E. Goffman, qui rendent compte du caractère carcéral des hôpitaux états-uniens. Il faut ajouter, bien sûr, l'efficacité des nouveaux médicaments, la révolution des neuroleptiques qui, en abrasant les principaux symptômes, rendent possible pour certains malades, et supportable pour la communauté, une vie hors les murs.


La décision de fermer des lits d'hôpitaux et d'essaimer hors de l'asile des dispositifs psychiatriques remonte aux années quarante. Il résulte d'une réorientation politique: la volonté du pouvoir fédéral de se doter d'un dispositif psychiatrique susceptible de pouvoir intervenir pour une durée limitée auprès d'un membre quelconque de la population insérée. La distance est grande d'avec l'ensemble de grands lieux clos prenant intégralement en charge des individus gravement malades et pour un grand nombre, plus ou moins, dès avant leur hospitalisation, marginalisés.


La progressive agonie des milieux clos d'enfermements psychiatriques, ce n'est pas la dépsychiatrisation des fous, c'est la psychiatrisation généralisée des normaux.


Cette volonté de réforme se manifeste lors de la Première Guerre mondiale. Les autorités états-uniennes alors avaient été alertées de la proportion significative de soldats incapables de retourner au front pour des motifs psychiatriques, de la difficulté à les traiter efficacement et, en amont, de l'échec à détecter les prédispositions à une possible décompensation. Au fil des conflits, une psychiatrie militaire se développe qui parviendra à réduire notablement le nombre de recrues manifestant des troubles psychiques compromettant l'efficacité des troupes ainsi que la plus grande proportion de soldats soignés près du front, et ce dans un temps relativement court.


On en vient à considérer que même en dehors des conflits l'état psychique des individus peut se révéler être un facteur déterminant qu'il faut prendre en compte. Un dixième de la population est estimée susceptible de présenter des troubles psychiques suffisamment importants pour <<invalider sérieusement son potentiel>>1.8. Il importe donc de prendre soin, de la même façon que du corps, de l'état psychique de la population. S'agissant d'une population productive, intégrée socialement, économiquement, l'asile avec sa principale modalité l'hospitalisation, s'avère inadapté. Il convient de développer de nouvelles modalités de soins de façon à ce que les individus repérés puissent en bénéficier sans que leur mode de vie n'en soit affecté.


Le NIMH


En 1946, le National Institute of Mental Health est créé. Il a pour charge de financer le développement d'innovations thérapeutiques et préventives intégrées au tissu social ainsi que des recherches (plus de trois milliers rien que durant les quinze premières années de fonctionnement) facilitant et justifiant la mise en place du nouveau dispositif thérapeutique. C'est lui qui sera à l'origine du développement de la <<sociologie psychiatrique>> laquelle, en fin de compte, sera chargée de produire le discours scientifique attestant de l'obsolescence de l'hôpital psychiatrique et de sa nécessaire fermeture.


«Le spécialiste des sciences sociales a été appelé comme l'auxiliaire des administrateurs et des professionnels de la santé mentale. Cette intervention a eu des effets que l'on peut globalement qualifier de progressistes, dans la mesure où il s'agissait de critiquer, de réformer une organisation archaïque [...]. Mais elle n'a eu aucune autorité au niveau de la définition des objectifs, et s'est gardée de les mettre en question. »1.9


Parmi les nombreuses recherches inspirées et financées on trouve le célèbre livre de E. Goffman Asiles.


Asiles


Il vaudrait la peine de revenir sur ce livre, sur le contexte de sa parution, sur l'accueil qui lui a été fait, aussi et surtout sur le texte lui-même. Ce qui suit ne constitue pas un travail achevé mais prétend toutefois indiquer quelques pistes, suggérant qu'il s'agit peut-être autant d'un manifeste idéologique que d'une recherche sociologique, réalisée de façon pour le moins étrange.


Les conditions de la recherche


Comme E. Goffman l'indique dans sa préface, de fin 1954 à fin 1957, il a effectué <<de brèves études>> dans plusieurs instituts psychiatriques (National Institutes of Health Clinical Center), à l'invitation du Laboratory of Socio-Environnemental Studies, lequel dépend du NIMH -- on vient de voir la mission de ce dernier. En 1955-1956, au cours de cette période donc, il a également mené une étude à l'hôpital S-Elisabeth de Washington.


Les conditions de recherche y étaient les suivantes: la direction de l'hôpital acceptait que E. Goffman enquêtât pendant un an sur la condition sociale des malades mentaux internés sans aucune censure, <<ce droit étant réservé au NIMH>>. Le directeur médical


«accepta que mes observations concernant personnellement un membre du personnel ou un malade ne fussent rapportées ni à lui-même ni à quiconque [...] »



«Il accepta de m'ouvrir toutes les portes de l'hôpital et, tout au long de mon étude, il le fit à chaque fois que je le lui demandai, avec une amabilité, une diligence et une efficacité que je ne pourrai jamais oublier. »1.10


Le soutien apporté à E. Goffman fait envie: au long de l'année, il reçut un salaire du Laboratory of Socio-Environnemental Studies, ainsi que l'aide d'un secrétariat. Après cette année de terrain, la poursuite de la recherche fut financée par une bourse du NIMH et bénéficia de l'appui d'un troisième organisme, le Center for the Integration of Social Theory.

L'inappréciable soutien de ces institutions se manifesta aussi sous la forme <<d'une critique collective et des encouragements pour étudier l'hôpital...>>.


Et E. Goffman de conclure sa préface:


«Je voudrais souligner que cette liberté de mener une recherche désintéressée me fut accordée pour étudier une institution gouvernementale, et fut financée par une autre institution gouvernementale [...] et cela à une époque où certaines universités de ce pays [...] auraient fait preuve de plus de réserves pour soutenir mes efforts. À cet égard, il me faut remercier les psychiatres et les sociologues attachés au gouvernement pour leur ouverture d'esprit et leur bienveillance. »1.11



De quelques procédés de la science sociale


Un sociologue espion


Il est important de rappeler qu'au cours de cette année, E. Goffman possédait une triple identité.


«Aux yeux des malades, avec qui il partage ses repas, joue aux carte et bavarde, il peut apparaître comme un des leurs; aux yeux du personnel, il est seulement un assistant du directeur des activités sportives, faisant une étude de la vie communautaire et récréative des malades. »1.12


Alors qu'en réalité, c'est un sociologue mandaté pour établir les résultats sociologiques attestant de l'inefficacité de l'hôpital psychiatrique.

Triple identité, double trahison. Première faute qui n'aurait pas été acceptée chez le moindre étudiant de second cycle et qui est presque célébré chez E. Goffman. Quelle est la valeur d'une recherche faite sous la table? Si un tel procédé est courant dans les agences de renseignements, il est beaucoup plus rare chez les scientifiques.


Sophistique


Le concept d'institution totalitaire, qui vise à regrouper nombre de lieux différents, permet du même coup d'attribuer à l'ensemble les descriptions issues d'un seul. On pourrait dire que chaque particularité de chaque institution particulière est susceptible de devenir caractéristique du concept et peut alors valoir pour n'importe quelle autre institution que l'on décide de qualifier de totalitaire, et en premier lieu, l'hôpital psychiatrique. Ceci n'est pas discuté.


Mélange des genres


Ce qui est plus grave, c'est que E. Goffman mêle résultats de recherches sociologiques, récits (de prisonniers, etc.) et fictions, qui composent Asiles en patchwork. Ceci ne semble poser aucun problème puisque ne sont discutées, ni la possibilité de procéder ainsi, ni la façon dont, si cela était possible, il conviendrait de pratiquer. On peut y trouver donc, successivement, un bout d'enquête sociologique, un extrait de roman suivi d'un fragment de récit autobiographique.


Exemple


Lorsque dans les pages 87-88 E. Goffman traite de la perte de l'autonomie, il considère les <<cérémonies>> des camps de concentrations comme visant à faire rabaisser ceux qui les subissaient, etc.


«Témoins ces récits atroces de prisonniers que l'on obligeait à se rouler dans la boue, à se tenir sur la tête dans la neige, à accomplir des besognes d'une inutilité grotesque, à s'injurier ou, s'ils étaient juifs, à chanter des couplets antisémites. »


E. Goffman s'appuie alors sur Eugen Kogon. Personne n'ira douter de la fiabilité des textes de E. Kogon sur la question des camps allemands, ni que des procédés visant à faire expérimenter aux prisonniers leur déchéance et leur perte d'autonomie avaient cours dans les camps. Nous sommes au plus profond de l'horreur, au fond des ténèbres1.13.

Quoi de plus horrible que cette froide expérimentation qui scientifiquement visa à détruire, progressivement, degré après degré, l'humanité de l'homme. Les cérémonies évoquées ci-dessus possédaient leur place dans un monstrueux dispositif juridique, technique, militaire, médical, industriel. Le système concentrationnaire1.14 comme machine de destruction de l'humanité de l'homme et de <<fabrication systématique des cadavres>>1.15.


E. Goffman enchaîne aussitôt:


«Les hôpitaux psychiatriques présentent une variante atténuée de ces pratiques. On raconte que certains infirmiers forcent des malades qui demandent une cigarette à dire <> ou à sauter pour l'attraper. Dans tous les cas de ce genre, le prisonnier est contraint d'abdiquer publiquement sa volonté. »1.16


Notons qu'on ne sait déjà plus de quel prisonnier il traite. S'agit-il d'un retour à la description de E. Kogon? La suite du texte semble indiquer que non. Hôpital psychiatrique et camp de concentration ce serait alors la même chose, on y enfermerait des prisonniers. L'énumération tirée de E. Kogon vaut pour les hôpitaux psychiatriques par l'intermédiaire du mot prisonnier et par l'amalgame d'un racontar (<<On raconte que...>>) à un résultat de recherche.

Depuis quand les on-dit ont-ils le même statut que les résultats de recherche? Encore une fois, ce que l'on n'accepterait pas d'un étudiant, on ne le relève même pas chez un des plus importants sociologues du siècle.


Cela étant, il est plus que vraisemblable que de tels propos aient été tenus par certains infirmiers. Mais, outre que, une fois de plus, E. Goffman généralise à partir d'un cas particulier, ce qui serait à questionner c'est si ces conduites, condamnables, faisaient partie d'une machinerie psychiatrique générale (et alors éventuellement comparable, au sein de leur agencement spécifique avec les cérémonies au sein de celui du système concentrationnaire) ou bien s'il s'agissait de pathoplastie institutionnelle ou encore si cela relevait de caractéristiques personnelles propres aux individus.


L'idéologie à l'œuvre


L'idéologie traverse le livre. Il faut noter que ce la définition des institutions totalitaires permet d'y ranger à peu près tout sauf ce qui relève de la sphère productive, ce qui n'étonnera pas dans une recherche commandée, financée et censurée par Washington. E. Goffman l'écrit assez clairement page 53:


«Les institutions totalitaires sont donc incompatibles avec cette structure de base de notre société qu'est le rapport travail-salaire. Elles sont incompatibles avec une autre structure fondamentale: la famille. »


Autrement dit, en finissant avec les hôpitaux psychiatriques, on en termine avec une sorte de camp de concentration incompatible avec le travail.

D'ailleurs, la maladie mentale est en quelque sorte générée par l'hôpital puisque :


«On finit très souvent par découvrir que la folie ou le <<comportement anormal>> attribué au malade résulte pour une grande part, non pas de sa maladie mais de la distance sociale qui sépare ce malade de ceux qui le déclarent tel. »1.17


Constitué de plus de 400 pages de cet acabit, on comprend que le NIMH ait exercé son droit de censure sur le texte de Asiles en ayant juste <<invité à remplacer un ou deux adjectifs>>1.18.


De total à totalitaire


Asiles serait une machine idéologique drapée de science. Ce qui correspond assez précisément à l'une des missions de l'organisme inspirateur et financeur de la recherche. Il nous semble retrouver cette posture jusque dans le choix de traduire en français total institution par institution totalitaire.


Les traducteurs expliquent que totalitaire <<traduit exactement le sens de 'total' dans total institution>>. Ils s'appuient pour cela sur la définition du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française de Paul Robert: <<qui englobe ou prétend englober la totalité des éléments d'un ensemble donné>>1.19. C'est cette définition qu'il faudrait avoir à l'esprit lorsqu'on entend institution totalitaire, dans un livre truffé de renvois aux camps de concentration... Les traducteurs l'écrivent : <<On voudra bien ne pas se fixer exclusivement sur les connotations les plus modernes du concept, qui ne sont pourtant pas étrangères au sens primitif...>> Comprenons, ce sont les limites de la langue si le sens primitif de totalitaire se voit désormais altéré de <<connotations>> modernes. Et il est exact que le dictionnaire de P. Robert propose deux définitions distinctes, l'extrait cité plus haut étant tiré de la plus ancienne. Il se trouve cependant que le mot est apparu en français autour de 1930 et que sa première occurrence relevée est tirée du livre de J. Bainville L'Allemagne totalitaire


«Désormais un seul parti a droit à l'existence en Allemagne. Il va de soi que c'est le parti national-socialiste. De même le fascisme en Italie, le bolchevisme à Moscou. C'est une nouvelle forme de société politique. L'État-Dieu ne souffre pas de dissidence, mais il est représenté par une minorité qui possède tous les pouvoirs, le reste de la nation se composant de citoyens passifs. La conception <<totalitaire>> s'achève d'ailleurs par l'épuration. »1.20


Voici donc le texte qui inaugure l'acception philosophique de totalitaire.

Pour information son équivalent anglais, totalitarian se rencontre déjà en 1926, à propos du fascisme italien1.21.


Relisons la recommandation des traducteurs: <<On voudra bien ne pas se fixer exclusivement sur les connotations les plus modernes du concept...>>.


On ne tentera pas de comprendre comment, dans le concept d'institution totalitaire, totalitaire est lui-même déjà un concept. Relevons qu'on demande au lecteur de se <<fixer [...] sur les connotations les plus modernes du concept>>, mais pas <<exclusivement>>, alors que le sens <<primitif>> s'enfonce déjà dans les délires politiques du XX siècle et que nous allons lire pendant 450 pages des extraits d'expériences des camps.


Le Trésor de la Langue Française distingue lui aussi les deux acceptions du mot mais précise que l'importance du sens politique est telle qu'elle entraîne une <<connotation péjorative>> de l'autre usage du mot. Pour cette raison, on tend à y substituer totalisant qui est indiqué comme synonyme de totalitaire dans son sens didactique. La définition de totalisant est la suivante:


«Qui rend compte ou tente de rendre compte de la totalité de l'ensemble d'une chose ou d'un phénomène; qui prend en compte ou tente de prendre en compte la totalité, l'ensemble d'une chose ou d'un phénomène. »


Ce qui est quasiment une reprise de la définition philosophique de totalitaire.

Institution totalitaire? Institution totale? Institution totalisante? D'autres possibilités de traduction existaient. Mais il est vrai que le Trésor de la Langue Française n'avait pas encore paru lorsque Asylums fut traduit.


Notons que le Harrap's New Standard traduit sans embarras total par total et totalitaire par totalitarian1.22. Il ne donne pas d'exemples de traduction de total par totalitaire.


Cependant, si nous le comprenons bien, le Oxford English Dictionnary fait un renvoi de totalitarian, qui ne possède pas l'équivalent du sens philosophique de totalitaire, vers l'acception de total qui correspond à son emploi dans total institution, laquelle est


«Complete in nature; involving all ressources; manifesting every charactéristic or the whole nature of an activity, person, etc.; all-encompassing, all-inclusive; fully co-ordinated or intégrated. »1.23



Complaisance


Au sortir de cette sommaire lecture du monument de E. Goffman, il nous semble que ce livre répondait à une attente. Le lectorat avait envie de lire ce qui était écrit, malgré les procédés pour certains plus que discutables. Qu'on lui raconte l'insupportable de l'asile, l'inhumanité de l'enfermement. À un autre niveau, c'est exactement ce cachet de la science que les autorités fédérales attendaient. Il ne restait plus que quelques psychiatres pour y trouver à redire, mais, c'est sûr, avant même que d'ouvrir la bouche, on était en droit de juger leurs propos partisans.


Du totalitaire...


<<Institution totalitaire>>, totalitarisme. De l'État SS à l'asile... Le parallèle est aisé, trop. On méditera alors cette note de A. Negri et M. Hardt:


«Les notions de <<totalitarisme>> élaborées durant la période de la <<guerre froide>> se sont révélées des instruments utiles pour la propagande, mais des outils d'analyse parfaitement inadéquats, conduisant le plus souvent à des méthodes inquisitionnelles pernicieuses et des arguments moraux dévastateurs. »1.24 Dès avant les années 60 se développe donc tout un courant de recherche qui a but effet (puisqu'il a comme mandat) de remettre en cause l'hôpital psychiatrique. L'initiative en revient au pouvoir fédéral états-uniens.

Il est probablement impossible d'évaluer les impacts de ces recherches subventionnées. Quel lien avec ces autres recherches et mouvements qui semblent en être contemporaines et indépendantes? Coïncidence? Influence? Lorsque Colette Duhamel, en 1956, commande à M. Foucault une histoire de la psychiatrie qui deviendra Histoire de la folie, Asiles n'est pas encore paru. Cependant, il est difficile de ne pas comparer ce dernier livre avec Surveiller et Punir. Entre l'institution totalitaire et l'institution disciplinaire, on trouve plus d'un lien.


En quarante ans, l'impact du livre de E. Goffman n'a cessé de s'étendre. Une petite histoire de la désinstitutionnalisation dans le monde, publiée en 1995, utilise encore les travaux de Goffman1.25.



...Usa1.1 R. CASTEL, L'ordre psychiatrique: l'âge d'or de l'aliénisme, op. cit. F. CASTEL, R. CASTEL, A. LOVELL, La société psychiatrique avancée: le modèle américain, Paris, Grasset et Fasquelle, 1979. R. CASTEL, La gestion des risques: de l'anti-psychiatrie à l'après-psychanalyse, Paris, Éditions de Minuit, 1981.

... 19601.2 F. CASTEL, R. CASTEL, A. LOVELL, La société psychiatrique avancée: le modèle américain, op. cit., p. 112-114.

...>1.3 Ibid., p. 112.

...1.4 Ibid., p. 113.

...1.5 Ibid.

... psychiatrique1.6 M. ELKAIM (dir.), Réseau Alternative à la Psychiatrie, Paris, UGE 10/18, 1977, p. 23.

... capitalisme1.7 L. BOLTANSKI & È. CHIAPELLO, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

...>1.8 F. CASTEL, R. CASTEL, A. LOVELL, La société psychiatrique avancée: le modèle américain, op. cit., p. 76.

...1.9 Ibid., p. 78, note 10.

...1.10

E. GOFFMAN, Asiles, Paris, Éditions de Minuit, 1968, p. 39. ...1.11 Ibid., p. 39.

...1.12 Y. WINKIN, La nouvelle communication, Paris, Seuil, 1984, p. 97.

... ténèbres1.13 Titre du livre de G. SERENY, Paris, Denoël, 1983.

... concentrationnaire1.14 Titre du livre de J. BILLIG, L'hitlérisme et le système concentrationnaire, Paris, PUF, 2000.

...>1.15 H. ARENDT, <<Seule demeure la langue maternelle>>, dans La tradition cachée, p. 242.

...1.16 E. GOFFMAN, Asiles, op. cit., p. 88, c'est moi qui souligne.

...1.17 E. GOFFMAN, Asiles, op. cit., p. 182.

...>1.18 Ibid., p. 39.

...>1.19 Cité page 41 de Asiles, première note de bas de page. On retrouve exactement la même définition dans la dernière édition du Grand Robert de la langue française, Paris, Le Robert, 2001.

...1.20 Cité à l'article <<totalitaire>> du Grand Robert de la langue française paru en 2001. On trouve la même définition dans l'édition précédente à laquelle renvoie le Trésor de la Langue Française.

... italien1.21 The Oxford English Dictionnary, Oxford, Clarendon Press, 1989.

...totalitarian1.22 Harrap's New Standard, London & Paris, Harrap-Bordas diffusion, 1980.

...1.23 The Oxford English Dictionnary, Oxford, Clarendon Press, 1989.

...1.24 A. NEGRI & M. HARDT, Empire, op. cit., p. 503, note 9.

... Goffman1.25 G. VIDON, <<La désinstitutionnalisation : ses origines, ses retombées, son bilan>>, p. 81-108 in G. VIDON (dir.), La réhabilitation psychosociale en psychiatrie, Paris, Frison-Roche, 1995.




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