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Énonciation

En linguistique, l'énonciation est l'acte individuel de production d'un énoncé, adressé à un destinataire, dans certaines circonstances.

Dans toute communication, aussi bien orale qu'écrite, on trouve à la fois un énoncé et une énonciation.

L'énoncé est le résultat linguistique, c'est-à-dire, la parole prononcée ou le texte écrit, tandis que l'énonciation est l'acte linguistique par lequel la langue est utilisée en vue de produire ledit énoncé : on dit généralement que l'énoncé est le dit, tandis que l'énonciation est le dire (pour résumer, c'est l'énonciation qui fait l'énoncé).


Sommaire

Situation d'énonciation

D'un point de vue strictement grammatical, on pourrait croire à priori que seuls les énoncés concernent cette discipline, et que par conséquent, l'énonciation est hors sujet. Ce n'est pas exact. En effet, d'abord, l'énonciation sert précisément à circonscrire les limites du champ de la morphosyntaxe, ensuite, son repérage est indispensable à l'étude de certaines catégories, telles que noms, pronoms, adverbes.

Pour désigner la situation dans laquelle a été émise une parole, dans laquelle a été produit un texte, les linguistes parlent volontiers de situation d'énonciation. Celle-ci permet, grosso modo, de déterminer qui parle à qui (ou : qui écrit à qui), et dans quelles circonstances.

Par ailleurs, l'acte d'énonciation met en scène des actants et des circonstants (on peut les résumer ainsi : JE, TU, ICI et MAINTENANT). Or, selon que les actants et les circonstants de la situation d'énonciation sont ou non présents dans un énoncé donné, celui-ci sera dit ancré ou bien coupé de la situation d'énonciation.

Le lendemain, Lucien l'a attendue devant le café.
La terre tourne autour du soleil.
Qui a dit cela ? A qui ? Où ? Quand ? Pas de réponse à ces différentes questions.
Demain, je t'attendrai ici.
Qui a dit cela ? Celui qui parle est présent dans le pronom sujet je et dans la terminaison du verbe attendrai. À qui ? Le destinataire du message est présent dans le pronom personnel COD t' . Les circonstances de temps sont précisées par l'adverbe demain, et celles de lieu, par l'adverbe ici.

Les indices permettant de repérer la participation de l'énonciateur à la situation d'énonciation, la présence du destinataire, ainsi que les circonstances de lieu et de temps dans lesquelles est produit l'énoncé, sont appelés embrayeurs.


Actants et circonstants de l'énonciation

Les actants et les circonstants de l'énonciation ne sont pas toujours faciles à repérer.


Cas général

Les actants de l'énonciation sont, d'une part l'énonciateur, c'est-à-dire, celui qui parle ou qui écrit, d'autre part le destinataire, c'est-à-dire, l'autre, celui à qui s'adresse l'énoncé, parlé ou écrit. De manière plus précise, ces deux actants seront appelés :

Les circonstants quant à eux, correspondent aux circonstances de l'énonciation.

Énonciateur

L'énonciateur, celui qui dit (ou pourrait dire) JE, est également appelé émetteur ou destinateur, ou encore, sujet de l'énonciation. Remarquons en passant qu'il ne faut pas confondre le sujet de l'énonciation avec le sujet de l'énoncé, ce dernier correspondant plus ou moins au sujet grammatical :

Bernard est parti.
Le sujet de l'énoncé est le nom Bernard (c'est aussi le sujet grammatical); le sujet de l'énonciation, par contre est la personne qui prononce cet énoncé.

L'énonciateur est toujours singulier : NOUS par exemple, ne contient qu'un seul JE.

Par ailleurs, l'acte de communication part incontestablement de la volonté de l'énonciateur : celui-ci en est le centre et en assume la responsabilité. En conséquence, il est toujours utile de s'interroger à propos de ses intentions (convaincre, émouvoir, distraire, faire rêver, etc.), que celles-ci soient manifestes ou latentes. C'est ainsi que tous les avatars qui viendront perturber l'énonciation (débit, ton, hésitations, lapsus…) feront partie de celle-ci, et nous renseigneront sur l'énonciateur, et par là, sur l'énonciation.

Destinataire

Le destinataire, celui à qui l'énonciateur dit (ou pourrait dire) TU, est également appelé receveur ou récepteur.

C'est évidemment le numéro deux de l'acte de communication. Le discours s'adresse à lui, mais il peut être plus ou moins impliqué dans celui-ci (les linguistes disent que son degré de présence peut varier).

Par ailleurs, et contrairement à l'énonciateur, le destinataire peut être multiple (quand on s'adresse à plusieurs personnes à la fois).

Circonstants

Les circonstants renvoient pour l'essentiel, aux circonstances de lieu et de temps, qui s'apprécient par rapport à l'acte d'énonciation :

Mais les circonstants désignent également, dans une acception plus large, l'ensemble des circonstances déterminant un acte d'énonciation (certains linguistes parlent de contexte énonciatif) :

Tu te souviens de ces vacances au Brésil ?
L'énonciateur rappelle au destinataire leurs communes vacances au Brésil, sans doute relativement éloignées dans le temps (« Tu te souviens ?… »). Le démonstratif ces ne doit pas induire en erreur : les vacances au Brésil sont apparemment terminées depuis longtemps, mais ce démonstratif est là pour témoigner que par la pensée, elles sont toujours présentes dans la situation d'énonciation, et font partie de l'environnement socioculturel et des souvenirs communs des deux actants en présence.


Cas particulier du récit et du discours rapporté

Dans un dialogue (au théâtre, dans un roman…), à chaque nouvelle réplique, la situation d'énonciation change, puisque l'énonciateur et le destinataire changent aussi. Dans le récit, c'est un peu plus compliqué ainsi que nous allons le voir à présent.

Dans la dimension du récit (ou narration) l'énonciateur (plus précisément, l'auteur, puisque le plus souvent, un récit est écrit) devient le narrateur, c'est-à-dire, celui qui raconte. Il peut participer à l'histoire qu'il raconte. Quelquefois, il se confond avec l'auteur, dans le cas d'un récit autobiographique, par exemple. D'autres fois, au contraire, l'auteur fait son récit sous le nom d'un personnage, réel ou fictif : dans ce cas, il convient de distinguer l'auteur du narrateur.

Par exemple, le roman policier Le Meurtre de Roger Ackroyd a pour auteur Agatha Christie, mais c'est le docteur Sheppard, personnage fictif, qui en est le narrateur.

Habituellement, le narrateur fait parler les personnages de son récit en rapportant leurs paroles. Ce procédé, appelé précisément discours rapporté, permet de faire entendre une pluralité de voix (certains linguistes à ce propos, parlent même de polyphonie !).

Le discours rapporté peut revêtir la forme directe ou indirecte. Le discours direct est la citation exacte (généralement entre guillemets) du discours prononcé par un tiers, tandis que le discours indirect est l'incorporation (avec transposition et sans guillemets) du discours d'un tiers dans la syntaxe du discours principal, celui du narrateur :

(1) Jacques m'informa : « Demain, je pars en vacances. » [Discours direct]
(2) Jacques m'informa que le lendemain, il partait en vacances. [Discours indirect]

On fera donc les remarques suivantes :

Personnage réel ou fictif, l'énonciateur est toujours celui qui énonce (celui qui parle ou qui écrit, bref, celui qui adresse une parole, un discours), celui qui dit je, nous, mon, mes, notre… Donc, dans le récit et dans le discours rapporté direct, à chaque plan de discours correspond une situation d'énonciation distincte avec un énonciateur distinct.

Prenons à titre d'exemple la fable de La Fontaine Le Corbeau et le Renard. Du début à la fin de celle-ci, La Fontaine est à la fois auteur et narrateur. Au tout début du texte, La Fontaine est également énonciateur (« Maître Corbeau, sur un arbre, perché… »). Mais lorsque le renard dit : « Hé bonjour, Monsieur du Corbeau… », il s'agit d'une parole rapportée (au discours direct), et dans ce cas, l'énonciateur est bel et bien le personnage du renard, et non plus l'auteur narrateur.


Embrayeurs

Un embrayeur ou indice de l'énonciation, est un élément linguistique présent dans l'énoncé et ayant pour rôle de renvoyer à la situation d'énonciation.

Malgré son sens général assez vague, un embrayeur est apte à représenter la réalité extralinguistique, appelée référent. Mais cette représentation s'opère de manière tout à fait relative : en effet, l'identification de l'objet désigné ne peut être réalisée sans connaître la situation d'énonciation.

Soit par exemple, le représenté du pronom JE dans l'énoncé : « Je vais me coucher ». Si l'on sait que c'est Paul qui a prononcé cette phrase, on peut en déduire dans ce cas, que JE représente Paul. Si au contraire, on ignore qui a prononcé cette même phrase, on ne peut identifier qui est désigné par JE.

Les embrayeurs renvoient, soit aux actants, soit aux circonstants de l'énonciation. Un embrayeur renvoyant à l'énonciateur ou au destinataire est appelé embrayeur subjectif ou embrayeur personnel. Un embrayeur renvoyant au lieu est appelé embrayeur spatial (ou embrayeur locatif). Un embrayeur renvoyant au temps est appelé embrayeur temporel.

Il faut remarquer que le mot déictique est parfois employé comme synonyme d'embrayeur. Cependant, au sens strict, le déictique est un embrayeur particulier, réservé à l'usage oral, souvent accompagné d'un geste de monstration, et destiné par conséquent, à la seule localisation spatiale (les démonstratifs sont souvent employés comme déictiques : ici, ça, ce livre-là…). On trouve également le mot déictique pour désigner un embrayeur indifféremment spatial ou temporel.


Embrayeurs de la première personne

Le JE s'identifie par le seul fait que l'énonciateur prononce ce mot. La présence de l'énonciateur se manifeste par les embrayeurs suivants.

Marques de la première personne

Cela concerne non seulement la première personne du singulier ou du pluriel, mais également, toute personne ayant cette valeur :

Demain, on va à la campagne.
Pour « Demain, nous allons à la campagne. »

Ces embrayeurs concernent la terminaison des verbes conjugués, les pronoms personnels (je, me, moi, nous…) et les possessifs, adjectifs et pronoms (mon, ma, mes, notre, mien…).

Sont également concernés de nombreux termes relationnels ou affectifs pour lesquels est sous-entendu un possessif de la première personne :

J'ai rencontré un ami. Grand-père m'a téléphoné. Bébé est malade.
Pour : « J'ai rencontré un de mes amis »; « Mon grand-père m'a téléphoné »; « Notre bébé est malade ».

Mode impératif, phrase interrogative directe et apostrophe

Ces trois indices témoignent de la double présence de l'énonciateur et du destinataire.

Marques des sentiments de l'énonciateur

Ce type d'embrayeur, généralement appelé modalisateur du discours, permet à l'énonciateur d'exprimer, vis à vis de son énoncé, ses émotions et ses jugements (affectivité et évaluation). Grâce aux modalisateurs, l'énonciateur va pouvoir nuancer la vérité de son énoncé, et exprimer le degré de certitude que celui-ci accorde à ses propres paroles. D'un point de vue sémantique, un modalisateur ne se rapporte pas à un élément de la syntaxe, mais à l'énonciation, plus précisément, au rapport entre énonciateur et destinataire.

N'étant pas une catégorie grammaticale précise, un modalisateur peut consister en :

Par exemple, un mot péjoratif ou mélioratif :
J'ai visité sa résidence sur la Côte d'Azur / J'ai visité sa baraque sur la Côte d'Azur.
Mot mélioratif, puis, péjoratif, pour « J'ai visité sa maison sur la Côte d'Azur. »
Par exemple, l'emploi du conditionnel au lieu du présent de l'indicatif, pour exprimer le doute :
Sophie serait malade…
Sous-entendu : C'est ce qu'elle dit (ou : c'est ce qu'on dit), mais moi, je n'en crois rien !
Cette insertion peut consister en une interjection ou une exclamation (hélas, pauvres de nous, etc.), en un adverbe ou une locution adverbiale (on parlera dans ce cas d'adverbe modal, ou adverbe d'énonciation : franchement, sincèrement, malheureusement, etc.), en un syntagme nominal complément circonstanciel (sans doute, selon moi, etc.), en une proposition incise dans la proposition principale (à dire vrai, pour parler franchement, si mes souvenirs sont exacts, à ce qu'on dit, etc.), en une proposition subordonnée circonstancielle :
Les bandits ont hélas échappé à la Police.
Il est peut-être passé chez toi au moment où tu t'es absenté.
Il m'a dit, je crois, qu'il passerait chez toi.
Il est passé chez toi au moment où tu t'es absenté, puisque tu veux tout savoir.
Cette proposition transforme la proposition initiale en une proposition subordonnée complétive :
Je crois qu'il est passé chez toi au moment où tu t'es absenté.


Embrayeurs de la deuxième personne

Le TU s'identifie par le seul fait que l'énonciateur s'adresse au destinataire. La présence du destinataire se manifeste par les embrayeurs suivants.

Marques de la deuxième personne

Cela concerne non seulement la deuxième personne du singulier ou du pluriel, mais également toute personne ayant cette valeur, notamment, la première du pluriel lorsque NOUS = JE + TU :

Alors, on est guéri ? Nous partirons demain.
Pour « Alors, vous êtes guéri ? »; « Toi et moi partirons demain »

Ces embrayeurs concernent la terminaison des verbes conjugués, les pronoms personnels (tu, te, toi, vous…) et les possessifs, adjectifs et pronoms (ton, tes, votre, tien…).

Sont également concernés de nombreux termes relationnels ou affectifs pour lesquels est sous-entendu un possessif de la deuxième personne :

Un voisin voulait te voir. Maman a téléphoné.
Pour « Un de tes voisins voulait te voir »; « Notre maman (à toi et à moi) a téléphoné »

Mode impératif, phrase interrogative directe et apostrophe

Ces trois indices témoignent de la double présence de l'énonciateur et du destinataire.

Embrayeurs spatiaux

Les circonstances de lieu de l'énonciation s'apprécient par rapport au lieu où le JE parle (ou écrit). Elles se manifestent par les embrayeurs suivants (qui peuvent être qualifiés de déictiques).

Compléments de lieu

Il s'agit essentiellement de certains adverbes de lieu (Ici, là-bas, là-haut, céans, derrière, etc.) et de certains syntagmes nominaux compléments circonstanciels de lieu (A gauche, près de moi, etc.) :

[…] Les voiles au loin, descendant vers Harfleur… (Victor Hugo)

On peut citer aussi les présentatifs voici et voilà :

Voici ma collection de timbres. Voilà sa maison.

Démonstratifs

Les adjectifs et pronoms démonstratifs peuvent être des représentants textuels, mais également, des véritables déictiques. Dans ce cas, ils sont souvent accompagnés d'un geste de monstration :

Parmi tous ces gâteaux, je choisis celui-ci.

Verbes de déplacement

Il s'agit essentiellement du verbe venir [quand il signifie se rapprocher du lieu de l'énonciation] et des verbes aller et s'en aller [quand ils signifient quitter le lieu de l'énonciation] :

Jacques est venu m'aider.


Embrayeurs temporels

Les circonstances de temps de l'énonciation s'apprécient par rapport au moment où le JE parle (ou écrit). Elles se manifestent par les embrayeurs suivants.

Compléments de temps

Il s'agit essentiellement de certains adverbes de temps (Maintenant, hier, demain, actuellement, etc.), et de certains syntagmes nominaux compléments circonstanciels de temps (En ce moment, lundi prochain, le mois dernier, depuis une semaine, dans trois jours, etc.) :

Dans trois jours, je pars en Italie.

Temps des verbes

Il s'agit essentiellement des terminaisons des verbes principaux (c'est-à-dire, les verbes autres que ceux des éventuelles propositions subordonnées) : présent d'énonciation, passé composé, futur, etc. :

Je visiterai tout le sud de l'Italie.

Lorsqu'ils sont associés à la troisième personne, les temps du récit (passé simple et imparfait de l'indicatif) ainsi que le présent de vérité générale ou le présent de narration, ne constituent pas des déictiques temporels, parce qu'ils se trouvent ainsi hors discours oral, hors plan embrayé.


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