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Histoire du Liban


Le Liban, longtemps seule démocratie de l'Orient arabe, a connu une incontestable prospérité jusqu'en 1975. Le pays jouait un rôle important, sans rapport avec son poids démographique. Grâce au dynamisme de ses entrepreneurs et au développement d'une économie de services, la capitale Beyrouth était devenue une place financière importante, et assurait le transit des fortunes des monarchies pétrolières. Le Liban apparaissait comme la « Suisse du Moyen-Orient ».

Cependant à partir de 1975, plus quinze ans de guerre entre communautés, et à l'intérieur même des communautés, bouleversent le pays. Le conflit est d'autant plus complexe que les puissances étrangères y sont intervenues.

Le retour à la paix depuis 1992 cache cependant de grands déséquilibres, et recèle sa part de questions...

Sommaire

Données générales

Le cadre physique

À l'opposé du reste de l'Orient, le Liban paraît favorisé par la nature ; le climat est très agréable, et la chaîne de montagnes du Mont-Liban est une sorte de château d'eau. Cependant, le facteur essentiel pour comprendre le Liban reste le relief, une frontière naturelle par rapport à ses voisins la Syrie, et Israël.

La mosaïque confessionnelle

Le Liban abrite une mosaïque confessionnelle et un pluralisme culturel uniques. En effet, au cours des siècles, le pays a servi de « montagne refuge » pour un grand nombre de communautés. Il en existe officiellement dix-sept, et chacune a un droit privé spécifique.

Parmi les chrétiens, les maronites sont les plus nombreux. Parmi les musulmans, se sont les chiites, puis les sunnites. Quant aux druzes, ils sont écartés depuis presque mille ans de l'Islam, à cause de leur doctrine ésotérique.

La constitution de l'État moderne

La région est habitée depuis l'Antiquité, elle est décrite dans la Bible comme « la terre du lait et du miel ». Culture de la montagne et culture des villes se sont combinées pour façonner l'identité libanaise : sociabilité et tolérance, esprit d'entreprise et individualisme, hédonisme...

La première tentative de réunion d'un État eut lieu sous l'empire Ottoman, quand le gouverneur instaura la paix inter-communautaire. C'est à cette époque que naquit le système politique original. Au XIXe siècle, le Liban devint le terrain privilégié de la rivalité des puissances européennes qui hâtèrent l'effondrement de l'empire Ottoman. La France intervint pour protéger les chrétiens maronites (sous Napoléon III).

Peu après la Première Guerre mondiale en 1920, la France obtient de la Société des Nations un mandat sur les régions syriennes du Levant. Le royaume de Syrie est proclamé, tout en réservant au Mont-Liban le statut de région autonome. Mais progressivement, un mouvement nationaliste arabe mobilise des intellectuels de Beyrouth et du Mont-Liban qui aspirent à l'indépendance de la Syrie, sous la direction d'un souverain arabe, tandis que d'autres, parmi lesquels les maronites sont majoritaires, pensent à un État libanais indépendant, protégé par ses liens privilégiés avec la France.

En 1920, sous la pression de ces derniers, le gouverneur français défait les nationalistes syriens, proclame l'état du Grand-Liban et fixe ses frontières.

Les clivages rendaient improbable la naissance d'une entité politique libanaise unifiée, d'autant que chaque communauté gardait en mémoire sa version bien particulière de l'histoire, rarement en accord avec celle des autres.


« L'absence de consensus sur le passé comme sur l'avenir du pays »

Entre 1926 et 1943, sous le contrôle colonial, la constitution est mise en place. Elle entérine l'appartenance de chaque Libanais à une communauté religieuse, et institue le « communautarisme politique », système par lequel les communautés sont représentées « équitablement » au sein de l'État sur la base d'un recensement effectué en 1932.

Le président devait être maronite, le premier ministre sunnite, et le porte-parole du gouvernement chiite. Les sièges parlementaires ont été répartis entre les chrétiens et les musulmans. Les maronites ont également reçu le contrôle de l'armée. En retour, ils devaient reconnaître le Liban comme un pays arabe. L'indépendance fut reconnue par la France le 22 novembre 1946.

Cette convention nationale était un bon compromis de court terme pour parvenir à l'indépendance, mais elle s'est révélée trop faible pour assurer la cohésion de l'État. Comme ça a souvent été le cas, la France n'a pas su léguer à son ancienne colonie une constitution et une administration solides

Les faiblesses du pays

Pourquoi le Grand-Liban ?

À la lumière de l'histoire, la communauté maronite semble avoir réalisé un mauvais compromis. Elle a insisté pour agrandir le Liban du Mont-Liban et de la plaine de Beyrouth où elle était majoritaire à 80 %, en y joignant la vallée de la Bekaa, et les plaines du sud, et former le Grand-Liban. Dans cet État, la communauté n'est plus représentée qu'à 51 %.

Pourquoi ont-ils voulu cet État ? Le pays avait sans doute besoin du grenier à grain de la vallée pour assurer son autonomie, mais d'autre part, les maronites détenaient la conviction de leur supériorité culturelle et n'ont pas douté qu'ils pourraient jouer le rôle prépondérant dans cet État.

Un contexte international défavorable

Malheureusement, le contexte international joue en leur défaveur. En 1952, Gamal Abdel Nasser accède au pouvoir en Égypte. Il marque un tournant dans les mouvements identitaires arabes, en adoptant la doctrine de « non-alignement ». Il réveille les nationalismes pro-arabes, et l'anticolonialisme. La mobilisation franco-anglaise lors de la nationalisation du canal de Suez est le dernier sursaut des puissances coloniales. Une mobilisation hostile à l'Occident dessert les intérêts maronites et renforce leurs adversaires.

L'écho des crises du Proche-Orient

À la faveur de la prospérité et de la liberté d'expression, en contraste avec la censure des États voisins, Beyrouth abrite de nombreux intellectuels et opposants politiques arabes, et devient un foyer de réflexion et de contestation. Les maisons d'édition et les quotidiens, ainsi que les nouvelles organisations politiques, se multiplient.

Le Liban devient un lieu de dialogue privilégié, non seulement entre les Arabes et le reste du monde, mais souvent aussi pour les États arabes entre eux. Membre fondateur de l'ONU et de l'UNESCO, le pays participe aux principales institutions spécialisées.

Tensions avec la Syrie, impérialisme syrien

Cette marginalité du Liban est particulièrement mal acceptée par la Syrie qui a entériné l'indépendance séparée des deux États mais cherche toujours à contrôler le pays. Les dictateurs militaires au pouvoir à Damas multiplient les pressions sur le gouvernement de Beyrouth à propos du transit de marchandises ou du partage de l'eau du fleuve frontalier, ainsi que des importantes sommes transférées par la bourgeoisie syrienne émigrée et le statut des nombreux travailleurs saisonniers syriens au Liban. Il s'agit plus d'ambitions stratégiques que d'un projet d'annexion, puisque l'intérêt syrien est d'éviter la sécession d'un Liban chrétien qui s'allierait à Israël, tout en freinant la surenchère socialisante à leurs frontières.

Une terre d'émigration et d'immigration

Cependant, la vieille tradition d'accueil du pays se perpétue. Le Liban accueille les réfugiés arméniens lors de la chute de leur pays, il abrite également des Kurdes. Beyrouth devient une « agglomération refuge », reflet de tous les drames humains qui se sont succédés au Proche-Orient.

En 1948, les forces israéliennes affluent dans le territoire palestinien, et chassent des milliers de personnes afin de créer l'État d'Israël. Environ 140 000 Palestiniens se sont réfugiès au Liban. L'arrivée d'une main-d'œuvre peu exigeante et d'une bourgeoisie entreprenante était une aubaine pour le pays, mais une grande majorité des réfugiés est logée dans des camps de l'ONU. Cette population, musulmane à 80 %, s'installe dans le long terme au Liban, et fragilise la convention nationale. Très mal vus par les chrétiens, leur droit de circulation et leur activité politique sont restreints...

Les camps palestiniens

Les camps de réfugiés servent en effet de bases d'entraînement militaire, et plusieurs centaines de fedayins lancent des opérations commando contre la frontière nord d'Israël, ou même des actions terroristes à l'étranger. Devant la résistance qui s'organise, Israël attend du Liban qu'il assure sa sécurité en contrôlant l'activité des Palestiniens sur son territoire, mais le Liban est trop faible pour résoudre le problème.

Après la guerre des Six Jours et l'occupation de la Cisjordanie et de Gaza par Israël en 1967, puis surtout la terrible répression jordanienne contre les fedayins palestiniens en septembre 1970 — connu sous le nom de Septembre noir —, la cause palestinienne s'enlise.

L'armée libanaise tente en 1969 de reprendre le contrôle des camps, mais elle est trop faible. Un compromis est trouvé avec la signature au Caire sous l'égide de Nasser, en 1969, d'un accord entre Yasser Arafat — commandant de l'OLP — et le commandant en chef de l'armée. L'extraterritorialité des camps des fedayins est reconnue. Cet accord est tenu secret, car il est contraire au plein exercice de la souveraineté libanaise.

À la différence des États arabes voisins, au pouvoir fort, qui n'hésitent pas à traiter le problème palestinien de manière radicale, la présence des réfugiés palestiniens au Liban et surtout la lutte de l'OLP contre Israël deviennent le point principal de désaccord entre les deux grands blocs.

Pour se défendre contre les fedayins, l'armée israélienne lance de nombreuses opérations de représailles dans le Sud et jusqu'à Beyrouth. La population libanaise subit de plein fouet cette violence.

Les déséquilibres économiques

La présence de travailleurs palestiniens ou syriens permanents ou temporaires assure aux entrepreneurs un volant de main-d'œuvre à bon marché, mal protégée, remplacée régulièrement, et 10 % de la population active est au chômage en 1970, au plus fort du succès économique libanais.

Les inégalités sociales et économiques présentent un double caractère régional et confessionnel. La communauté chiite est la plus pauvre, tandis que les fortunés se trouvent chez les Grecs orthodoxes et que les classes moyennes sont chez les maronites. Dans les années 1970 le Liban traverse une crise socio-économique. En cause, l'absence d'une politique de redistribution des richesses et de protection des salariés. Les clivages communautaires sont souvent dépassés par la misère et la prolétarisation, et la mobilisation syndicale et politique s'amplifie.

Les forces politiques au pouvoir : le clientélisme

Au Liban, la société refuse la laïcité, les relations personnelles sont préférées à l'anonymat de l'administration. Dans ce cadre, les forces politiques qui dominent la scène libanaise ne sont pas des partis au sens moderne du terme, mais plutôt des rassemblements autour d'un notable, épaulé par ses hommes de main, les abadays, recrutés sur une base communautaire et locale. Les affrontements politiques tournent donc le plus souvent autour d'une rivalité de clans.

Ce système est une porte ouverte à la corruption car les loyautés diverses sont d'abord familiales et locales, ensuite régionales. Chaque décision passe par un consensus entre les dirigeants qui doivent s'assurer du soutien de leur communauté respective. Les politiques ne se limitent pas au partage du pouvoir : la gestion des entreprises publiques est confiée aux partisans et aux proches.

Les années 1970 voient fleurir quelques partis politiques « modernes », dont deux jouent un rôle fondamental à partir des années 1950, ils représentent le fossé qui s'est ouvert entre les Libanais. Le parti socialiste progressiste de Kamal Joumblatt — un notable druze — dont l'idéologie laïcisante et égalitariste habille une organisation quasi féodale dans un langage marxiste, tandis que le parti Kataëb (Phalanges) devient le premier du pays en 1975, avec 80 000 adhérents. Fondé par Pierre Gemayel en 1936, sur le modèle non pas idéologique, mais organisationnel des partis fascistes européens, il mobilise les couches moyennes maronites autour d'objectifs sociaux et de la défense du Liban chrétien.

Les premiers jours de l'État

Développement et démocratie

En 1952, Camille Chamoun accède à la présidence. Son mandat est marqué par le manque de respect du président pour la convention nationale. Chamoun renforce les prérogatives présidentielles, et malgré le contexte régional et national pro-arabe, il infléchit la politique extérieure du Liban dans un sens pro-occidental, négligeant totalement les sentiments des libanais des classes pauvres. Il adhère même à la doctrine Eisenhower de coordination des forces anti-soviétiques au Moyen-Orient sèchement rejetée par tous les autres pays arabes.

La crise de 1958

Le contexte régional des nations arabes qui se soulèvent et la frustration devant les élections manipulées de juin 1957 -- Chamoun bénéficie du soutien de la CIA -- se conjuguent pour faire monter la tension. Bombes et assassinats précèdent de vastes manifestations de rue. À partir de mai 1958 éclate une guérilla dans la montagne entre loyalistes et insurgés.

Devant cette agitation, Chamoun obtient le débarquement de 15000 marines américains qui assurent le triomphe de la contre-révolution menée par les Kataëb. Dès la fin du mandat de Chamoun en septembre, un nouveau président unanimement respecté, le général Fouad Chehab est élu, et l'opposition impose la nomination du leader de l'insurrection, Rachid Karamé, au poste de Premier ministre.

Le chehabisme

Le nouveau président inaugure de meilleures relations avec Nasser, et le Liban joue à plein son rôle de médiateur entre Arabes, apaisant du coup les revendications internes des musulmans et des druzes.

Chehab ouvre une période de stabilité durant laquelle la prospérité libanaise semblait revenue. L'économie est en plein boom, et les riches libanais faisaient la fête avec la Jet set internationale au casino du Liban. Malheureusement, la croissance est marquée par une importante inégalité régionale et communautaire.

La montée des périls (1966-1975), le problème palestinien

À partir de la fin des années 1960, la vie politique libanaise est entâchée d'affaires de corruption généralisée des fonctionnaires, contraints de démissionner par dizaines, et par les désaccords sur les thèmes de politique extérieure et de traitement de la résistance palestinienne. La classe dirigeante subit des conflits internes, l'enjeu de cette agitation étant le partage des positions de pouvoir. Les mouvements se radicalisent, et la tension grimpe.

Les libanistes conservateurs chrétiens craignent pour la cohésion nationale, alors que les islamo-palestino-progressistes sont solidaires de la résistance. Les milices commencent à s'armer massivement, le clan pro-arabe étant soutenu par les Palestiniens, alors que les libanistes se tournent vers l'Occident. Des vagues d'affrontements commencent, elles opposent la phalange aux Palestiniens, et la phalange au mouvement national.

La guerre civile

La « guerre des deux ans » (1975-1976)

La violence devenait déjà commune au Liban, mais on dit généralement que la guerre civile commença le 13 avril 1975. Le matin, lors de l'inauguration d'une église dans la banlieue ouest de Beyrouth, des tirs provenant d'une voiture tuent le garde du corps de Pierre Gemayel, ainsi qu'un autre jeune homme. L'après-midi, les mitrailleurs phalangistes ont attaqué un bus, passant dans la même rue, et massacré une partie de ses passagers palestiniens. La spirale vers l'anarchie s'amplifia vite. Quand quatre chrétiens ont été trouvés morts dans une voiture en décembre 1975, les phalangistes ont arrêté toutes les voitures autour de Beyrouth, et vérifié les cartes d'identité avant de tuer tous les musulmans qu'ils trouvaient...

Embuscades, guérilla urbaine entre kalachnikov et M-16, tirs de francs-tireurs non identifiés sont bientôt suivis par l'entrée en lice de canons et de lance-roquettes. Les camps de réfugiés qui encerclent la ville sont la cible privilégiée des Kataëbs ; les Palestiniens répliquent en attaquant la ville de Damour (janvier 1976), et massacrent la plupart de ses habitants chrétiens.

Toute cette époque est marquée par des pillages et des destructions qui touchent même les grandes banques de la capitale. Beyrouth fut vite divisée le long de la fameuse « ligne verte », et cet état des choses dura pendant les 17 années suivantes.

L'intervention syrienne

En 1976, les dirigeants maronites, réclament du secours, et ouvrent la voie à une intervention dont ils ne finiront pas de déplorer l'ampleur et la durée. Curieusement, l'aide vient de la Syrie : la crainte de voir la cause palestinienne et le Mouvement National de Kamal Joumblatt déborder dans leur pays, ainsi que la crainte d'une intervention israelienne pousse la Syrie à abandonner son allié naturel, elle impose un cessez-le-feu et propose un rééquilibrage du partage des pouvoirs entre communautés.

Le président Assad ordonne l'entrée de troupes et de blindés au Liban, en 1976, dans le but de « préserver le statu quo et mettre en échec les ambitions des palestino-progressistes ».

Grâce à l'intervention militaire et diplomatique des puissances régionales arabes. Le président libanais et le chef de l'OLP sont convoqués à Riyad cette même année. Ils sont invités par l'Arabie saoudite et l'Égypte à reconnaître la légitimité de la présence des troupes syriennes au Liban, et l'officialisent par la mise en place de la Force arabe de dissuasion (FAD).

« Ni guerre ni paix » (1977-1981)

Cette présence militaire souffle sur les braises et enferme les Libanais dans des luttes internes. La Syrie écarte Raymond Eddé de la présidence, car il avait fait du départ des troupes étrangères le premier point de son programme. Les efforts pour rétablir l'entente nationale ne progressent pas, et de violents affrontements opposent l'armée syrienne aux milices chrétiennes en 1978.

En 1978, dans le Sud, les dirigeants israéliens du Likoud appliquent la nouvelle stratégie « préventive » contre les attaques de la résistance palestinienne et multiplient les incursions armées, ils provoquent l'exode de 200 000 Libanais. En se retirant en juillet, l'armée israélienne fait obstacle au déploiement de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL). Elle confie le contrôle d'une « ceinture de sécurité » d'une dizaine de kilomètres de profondeur à l'« armée du Liban libre », une fraction de l'armée régulière isolée, pour empêcher l'avancée des forces palestiniennes dans l'extrême Sud.

Les intérêts stratégiques provoquent un triple affrontement au printemps de 1981 : d'abord entre la FAD et les Kataëb qui cherchent à occuper Zahlé et à inclure la ville dans leur zone de contrôle, puis entre la FAD et Israël qui fournit un appui aérien aux Kataëb contre les hélicoptères de Damas. Israël et la Syrie semblent a la veille d'un affrontement direct total. Mais un cessez-le-feu américain a pris place.

Bilan de la situation

Dans un pays de plus en plus divisé, le problème central demeure celui de la restauration de l'autorité de l'État : en réalité, le président n'exerce son autorité que sur 400 km2 autour du palais présidentiel.

Tandis que la Syrie fait régner un ordre minimal dans le Nord et la Bekaa, au prix d'une lourde taxation sur toutes les productions, y compris la culture du haschich ; les milices jouissent d'une liberté proche de l'anarchie, et les rivalités sont souvent résolues de manière expéditive comme en témoigne L'assassinat du chef charismatique du mouvement national, Kamal Joumblatt.

Dans la zone du Liban chrétien, pouvoir militaire et pouvoir politique sont unifiés par étapes au prix de sanglants affrontements dont les Kataëbs sortent vainqueurs. Désormais, Béchir Gemayel préside au commandement de la milice de la région, les Forces libanaises et substitue sa loi à celle de l'armée et de la police. Il est partisan d'un Liban fédéré, placé sous le signe du « pluralisme culturel », c'est-à-dire de la décentralisation culturelle, administrative, voire politique.

Les Kataëbs multiplient les contacts avec Israël, qui leur fournit équipements militaires et conseils. Avec ses ports et ses services de douane, avec ses impôts, ses services sociaux et ses coopératives, la zone chrétienne constitue la « région libérée » à partir de laquelle le jeune Béchir compte se lancer à la reconquête de tout le Liban.

« Paix en Galilée » (juin 1982)

Le 6 juin 1982, après un échange de petites attaques avec les Palestiniens, l'armée israélienne entra au Liban, avançant jusqu'à Beyrouth. En effet, la droite israélienne était décidée à en finir avec l'OLP une fois pour toutes car selon les généraux israéliens, sa seule existence ravivait le nationalisme palestinien dans les territoires occupés, rendant les Palestiniens fermés à toute négociation avec leurs occupants.

Les troupes de Tsahal traversent les lignes tenues par la FINUL, franchissent la ligne des 40 km nord initialement annoncée comme objectif limite par le ministre de la Défense Ariel Sharon et atteignent la capitale, où ils font leur jonction avec les Forces libanaises de Béchir Gemayel. C'était le début de l'opération paix en Galilée. Les troupes syriennes s'effondrent avec des pertes énormes.

Environ une semaine après le début de leur invasion, les Israéliens commencent le siège de Beyrouth Ouest (où habitent 200 000 civils) accusée d'abriter l'OLP. La ville fut exposée à des bombardements quasi-constants avec de dangereuses bombes à charge creuses et des missiles au phosphore. La ville est dévastée, et la grande majorité des 18 000 morts et 30 000 blessés étaient des civils. Le 21 août, suivant un accord américain, l'OLP quitta Beyrouth sous surveillance internationale. Beaucoup interprétèrent cette évacuation comme la victoire maronite de la guerre. Le leader des phalangistes Béchir Gemayel, considéré unanimement comme l'homme fort du Liban, fut élu président avec l'aide israélienne.

Sabra et Chatila

Trois semaines plus tard une énorme bombe fut placée dans le quartier général phalangiste, tuant Bachir et 60 de ses partisans. Cet attentat ne fut jamais revendiqué, mais avec le recul, beaucoup de soupçons pèsent sur Israël qui trouvait son ancien allié bien peu coopératif.

Avec l'évacuation de l'OLP, plusieurs centaines de milliers de civils palestiniens restés sur place se trouvaient brutalement privés de protection et d'encadrement. Des phalangistes, accompagnés d'autres milices, entrèrent dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila situés a la sortie de Beyrouth pour punir les « terroristes ». Au cours de deux jours de massacres violents -- viols et meurtres -- la milice tua 2000 palestiniens, essentiellement des femmes et des enfants.

Une enquête israélienne prouva plus tard que malgré les déclarations du général ministre de la défense Ariel Sharon, les troupes israéliennes étaient complètement impliquées dans ce massacre. Elles étaient stationnées à l'entrée des camps, et soutinrent la logistique des opérations en fournissant les bulldozers pour creuser des fosses communes et en allumant des projecteurs la nuit pour que les cibles soient plus facilement atteintes.

Le mandat d'Amin

Amin Gemayel succède à son frère à la tête de l'état et rappelle la force multinationale à Beyrouth. Son sexennat commence sous le signe de l'espoir. Plusieurs passages sont ouverts entre les deux parties de Beyrouth, et de nombreux émigrés reviennent et avec eux, de l'argent et des projets.

Les États-Unis offrent un soutien financier pour la reconstruction de l'administration, des infrastructures et de l'armée. Un accord est signé stipulant la fin de l'état de guerre et un retrait israélien conditionné par un retrait simultané des forces palestiniennes et syriennes. Amin Gemayel a d'ailleurs dissous le commandement de la FAD le 31 mars.

Le gouvernement du président Gemayel fait peu de cas de l'opposition de Damas à ses négociations avec Israël, et le général Assad choisit d'appuyer par tous les moyens les forces d'opposition qui se mobilisent. Le chef de l'OLP, Yasser Arafat, revient au Liban avec un petit groupe de combattants, et s'engage dans des affrontements contre des Libanais soutenus par la Syrie, mais il doit quitter le Liban en décembre 1983.

La « guerre de la montagne » (1982 - 1984)

Les affrontements eurent aussi lieu dans les montagnes du Chouf. Habitée par des druzes et des chrétiens, la région avait jusque là épargnée par la guerre. Les israeliens entrainent les miliciens phalangistes et harcellent les civils druzes. Bien vite, représailles, puis des violences religieuses éclatent. Le gouvernement menace d'envoyer l'armée, mais les druzes refusent, craignant que les troupes ne s'allient avec les phalangistes.

Le leader druze Walid Jumblat bombarde alors l'aéroport de Beyrouth, et attaque les positions de l'armée libanaise dans la ville. Quand les Israéliens se retirent de la montagne, l'armée rejoint les phalangistes contre les druzes et la milice chiite, Amal. Les druzes gagnent la partie avec le soutien de l'URSS, des milliers de civils maronites sont contraints à partir en exil, sous crainte d'être massacrés, jusqu'à ce que les Américains dans leur élan anti-soviétique, bombardent les positions druzes et négocient un nouveau cessez-le-feu.

La renaissance chiite

Les forces internationales arrivèrent à Beyrouth en 1982. Toutefois, les américains étaient considérés comme des alliés d'Israël, et l'opposition se renforça. En avril 1983, un attentat contre l'ambassade américaine tua 63 personnes et laissa 100 blessés. Des attentats suicides causèrent la mort de 256 marines et 56 militaires français, et ils décidèrent de battre en retraite, sans gloire, en février 1984.

Une petite organisations islamiste connue sous le nom de hezbollah ou « parti de Dieu » revendiquait les attentats.

Les chiites, largement évincés de la lutte sunnito-maronite pour le pouvoir et ignorés par le gouvernement avaient toujours été les pauvres du Liban. Concentrés au sud et dans la Bekaa, ils avaient subi les attaques dans les raids israéliens contre les Palestiniens, et transformés en réfugiés, concentrés dans la banlieue de Beyrouth.

Les gardes de la révolution iranienne commencèrent à prêcher et à entraîner les plus démunis. Le terrain était fertile pour un message rejetant l'impérialisme occidental, et sa volonté de se sacrifier pour sa cause transforma le Hezbollah en une redoutable force de combat. L'organisation commença à utiliser une des tactiques les plus redoutables des milices libanaises, l'enlèvement, et provoqua l'exode de la plupart des occidentaux.

« Guerre de libération contre la Syrie » (1988 - 1989)

L'ébauche d'une solution mettant fin à la guerre est longtemps bloquée par le désaccord de fond sur les priorités à observer. La gauche et les chiites réclament l'abandon du communautarisme politique, alors que les chrétiens refusent d'envisager l'avenir à l'ombre des troupes étrangères.

Cependant, le vrai pouvoir est encore entre les mains des milices. Vers septembre 1988, le mandat d'Amin Gemayel est sur sa fin, et le vote des députés pour un nouveau président est empêché par les milices. Gemayel demande alors à son chef l'état major, Michel Aoun de tenir un gouvernement militaire d'intérim. La position anti-syrien d'Aoun était mal vue à Damas, et les Syriens se sont opposés à sa nomination, ainsi que les Américains. Gemayel nomma aussi trois officiers chrétiens, et trois musulmans pour servir sous les ordres de Aoun, mais les musulmans ont refusé de rejoindre leurs postes formant leur propre gouvernement dans Beyrouth-ouest.

Aoun était décidé à chasser les syriens du Liban, et les affrontements continuèrent pendant l'année 1988. La France commença à fournir de l'aide humanitaire aux deux partis, mais étant donnée son amitié traditionnelle avec les maronites, ce geste était suspect pour les musulmans.

L'accord Taëf (1989)

Une tentative de restaurer la paix eut finalement lieu a l'automne 1989. Les efforts politiques d'un comité composé du roi Hassan de Jordanie, du roi Fahd d'Arabie Saoudite, et du président Chadli d'Algérie ont abouti à un cessez-le-feu exhaustif et à une rencontre parlementaire pour discuter d'une « réconciliation nationale ».

L'assemblée nationale se rencontra à Taïf en Arabie saoudite. Quelques amendements pour rétablir l'équilibre du partage du pouvoir furent ratifiés le 5 novembre 1989. René Mouawad fut élu président, mais fut assassiné seulement 17 jours plus tard. Pour éviter de nouveaux affrontements, le parlement élit immédiatement Elias Hraoui à sa place.

Devant l'opposition d'Aoun les affrontements éclatèrent encore, cette fois entre Aoun et les milices chrétiennes qui désapprouvaient sa position -- une véritable lutte fratricide. En reconnaissance de son soutien durant la guerre du Golfe, l'Amérique autorisa la Syrie à intervenir auprès de l'armée libanaise pour se débarrasser du général Aoun. Après le succès de ses opérations, à l'exception du sud toujours occupé, s'ouvrit la première période de paix durable au Liban depuis 15 ans.

L'influence de Damas

Plus tard la même année, la Syrie formalisa son influence sur la politique libanaise avec la signature des traités de fraternité, coopération et coordination, et d'un accord de défense. Nombreux sont les Libanais, en particulier chrétiens, qui y voient l'établissement d'un protectorat syrien sur leur pays et récusent du coup la légitimité du nouveau régime. Mais, les accords ont tenu.

Prenant position par étapes dans toutes les régions du pays, l'armée libanaise, aidée par les troupe syriennes, confisque leurs armes lourdes aux milices. Le sud, occupé par Israël à travers la milice SLA reste l'exception. Les bases palestiniennes restent au Sud, et le Hezbollah est autorisé à garder ses armes pour combattre l'occupation.

La violence continua à faire rage dans le sud avec des attaques au mortier ponctuées par des offensives israeliennes. Le Hezbollah devient la bête noire d'Israël. Devant son incapacité à gérer cette situation délicate, la violence inutile de son opération « Raisins de la colère » en 1996, Israël préfère retirer ses troupes du Liban sans conditions en juin 2000.

Le retour à la paix

La scène politique

En 1992 eurent lieu les premières élections législatives depuis 1972, dans une atmosphère de manipulation, de frustration et d'abstention. Rafik Hariri fut élu premier ministre et commença à étudier la reconstruction du pays. Il tenta également de restaurer l'équilibre rompu par le boycott des élections par les chrétiens en amenant plus de chrétiens dans le gouvernement. Il fut arrêté à la fois par les Syriens et par le président Hraoui.

Démarrage de la reconstruction

De 1975 1990, le Liban a connu de profonds bouleversements. une détérioration considérable du tissu industriel et des infrastructures. La vague d'optimisme créée autour de la reconstruction dénote une volonté politique de rebâtir le Liban sur de nouvelles bases. L'État libanais se trouve confronté à une tâche extrêmement ardue. Face à ce défi, il confie le dossier au Conseil pour le développement et la reconstruction (CDR). Cet organisme créé en 1977 a établi, en mai 1991, une étude exhaustive de planification pour la reconstruction.

Parallèlement, le gouvernement de Rafik Hariri a établi un plan de redressement économique à court terme et un autre à moyen terme. Le projet, sur 25 ans, prévoit dans un premier temps de restaurer l'infrastructure sociale et économique, puis d'effacer définitivement les séquelles de la guerre. Enfin, le développement à long terme de l'économie libanaise, sert de cadre à une croissance équilibrée et déboucher sur un aménagement optimal du territoire.

La pierre angulaire de cette vaste opération, dont les besoins sont évalués à 10 milliards de dollars, est la reconstruction du centre-ville de Beyrouth. La capitale est en effet un symbole particulièrement mobilisateur de la restauration de l'État et de sa souveraineté.

Le plan actuel de reconstruction de 160 hectares dans le centre-ville séduit par son souci d'efficacité et de rapidité, puisque tous les biens-fonds sont rassemblés et gérés par un opérateur unique, dégagé de toute contrainte de type administratif. Il séduit également par la perspective de voir affluer des capitaux arabes pour participer aux opérations de promotion immobilière.

Le projet souleva des problèmes axés sur deux questions principales : la confusion de l'intérêt privé et de l'intérêt public, et le respect de la propriété privée. De plus, ce plan de reconstruction, infesté par l'affairisme attenant au gouvernement libanais en place (M. Hariri, Premier ministre, a possédé en propre jusqu'à 11 % de cette société...), fut un echec social. La couche la moins favorisée de la société libanaise (une majorité au sortir de la guerre civile) a mal vécu cette reconstruction, non pas sur le fond, mais la forme. En effet, de nombreux cas de familles expulsées d'immeubles à demolir par Solidère n'ont pas été relogées, ou très mal. L'ampleur de la polémique s'est atténuée progressivement à partir du 10 janvier 1994, lors de la clôture de l'opération de souscription aux actions de la Société libanaise pour le développement et la construction du centre-ville de Beyrouth, Solidère.

Le montant global des vingt mille souscripteurs a atteint 926 millions de dollars, dépassant la demande de 650 millions définie par la société foncière. La part des Libanais est de 600 millions, le reste constitue celle des souscripteurs arabes, saoudiens en majorité.

Le retour au calme dans la majeure partie du pays n'est pas la seule condition pour un redémarrage économique, ce dernier reste largement tributaire de la situation politique. En outre, il ne faut pas oublier que le Liban a perdu une grande partie de ses atouts économiques intérieurs et extérieurs, la conjoncture régionale est très délicate avec une évolution vers l'instauration d'une paix au Moyen-Orient, de plus que d'autres acteurs, dont Israël avec ses compétences et son industrie, sont présents dans la lutte pour la survie économique ; d'autre part, la conjoncture régionale paraît défavorable en raison de la baisse des revenus pétroliers.

Le redémarrage économique n'est pas immédiat comme ce fut le cas à la fin des années 1970.

Des indicateurs favorables

À la suite de la réconciliation politique. Pour la première fois depuis des années, le PIB augmente de 12 à 15 % du début à la fin du premier semestre de 1991. La récupération des droits fiscaux, notamment des taxes douanières, permettent de réaliser des recettes considérables.

Cependant, le retard des aides et les difficultés du recours au financement externe de la reconstruction limitent l'investissement public. Dans ce contexte, la dette publique s'accroît considérablement.

De son côté, le cours de la monnaie libanaise connaît une nette stabilisation après des années de chutes brutales. Les réserves en devises ont plus que triplé entre le début et la fin de l'année 1991 grâce aux rapatriements de la moitié des capitaux libanais placés à l'étranger, et aux placements des investisseurs arabes, notamment dans le secteur de l'immobilier.

Les retombées sociales de la guerre

Les pouvoirs publics multiplient leurs interventions et leurs dépenses au moyen d'une série de mesures improvisées. Ce gaspillage des ressources et des capacités, aboutit à une aggravation des difficultés sociales qu'on était supposé combattre. En 1994 les problèmes sociaux sont extrêmement graves. Les prix des services ne subissent aucune baisse significative, bien au contraire, ils enregistrent une relative hausse.

Le revenu moyen est faible, et les distorsions sont très profondes puisque l'inflation touche beaucoup plus les salaires et les rentes fixes que les revenus mobiles ou provenant des ventes. Cette situation est à l'origine de tensions qui se manifestent à propos de l'emploi des jeunes. De même, on assiste à l'apparition d'un important chômage déguisé.

Le déplacement de neuf cent mille personnes depuis le début de la guerre a causé de graves déséquilibres dans les régions d'accueil, aboutissant à la squattérisation d'espaces non destinés au logement : bureaux, écoles, hôtels, hôpitaux. Les efforts déployés durant l'année 1993 ont abouti au retour dans la Montagne, le Nord et la Bekaa d'environ 80 000 personnes déplacées à Beyrouth. Cependant, le problème n'est toujours pas résolu.

Le domaine de la santé et le secteur hospitalier en particulier ont pu maintenir et même développer de très bonnes structures malgré la crise ; le nombre de médecins s'accroît.

Cependant les faiblesses du pays d'avant guerre se sont aggravées, notamment en ce qui concerne les secteurs de l'éducation et de l'administration.

L'éducation a connu une nette dégradation à la suite de la baisse des revenus des enseignants. Le secteur privé a mieux résisté aux difficultés que le public, mais l'enseignement au Liban n'est conçu que sur une base académique, en rupture totale avec les besoins économiques, et les enseignements universitaires et techniques sont encore dispensés sans aucun contact avec les secteurs de production.

La productivité du secteur public s'est affaiblie. L'administration publique souffre de handicaps dans le domaine du personnel. Le manque d'effectifs dans certains secteurs est considérable, par contre, on assiste à une pléthore d'effectifs dans d'autres secteurs.

Ce constat alarmant a incité le gouvernement Hariri à déclencher une « opération d'épuration ». Néanmoins, la réussite n'a été que partielle, puisque chaque camp au pouvoir a tenu à protéger les siens, fonctionnaires corrompus ou incompétents. En outre, des compromis irrationnels ont souvent été imposés pour tenter de sortir de certaines impasses politiques.

Conclusion

Le nouveau consensus inter-libanais n'a pas abouti à un renouvellement des hommes ou des idées, ce qui est grave quand il s'agit de décider des options économiques et sociales du pays au XXIe siècle et de gérer les affaires publiques après une si longue période de paralysie et de gaspillage.

Paradoxalement, aujourd'hui, c'est le premier ministre Rafik Hariri, un musulman sunnite, qui défend le mieux la prospérité et l'indépendance du pays. Loin de lui apporter de l'aide, le président maronite Émile Lahoud, élu -- au suffrage indirect -- avec le soutien syrien, se garde bien d'agir à l'encontre des intérêts de ses alliés personnels.

Les avancées sont difficiles car chaque caste au pouvoir détient les rênes d'une partie de l'administration, et -- par conviction ou par souci de préserver le statu quo -- s'en sert pour réduire à néant les efforts de ses adversaires. Les Libanais en sont réduits à regarder, impuissants, se creuser l'incompréhension entre leurs représentants au pouvoir.

Ce contexte de manipulations politiques est favorisé par la censure sous contrôle syrien. Cependant, malgré la restriction de la liberté d'expression, la presse a conservé son prestige d'avant guerre, ce qui permet de manipuler aisément l'opinion publique ; une situation aggravée par le pouvoir d'arrestation arbitraire dont dispose, de fait, l'armée.

La population n'accorde certes plus aucune confiance aux militaires, après plus de vingt années d'échecs face à la guerre civile comme face aux puissances étrangères, et une ingérence délibérée dans les affaires du Sud, l'armée n'a pas reconquis sa crédibilité; elle profite, par contre de positions politiques contradictoires dont témoigne le discours officiel. « L'armée assure la stabilité du pays et elle est garante de l'union sacrée des Libanais », le budget et la démesure des effectifs sont justifiés, tandis que « sans l'armée syrienne le pays replongerait dans la guerre civile ».

On s'en rend compte, les relations avec la Syrie s'enlisent. Pour certains, les troupes syriennes présentes sur le territoire libanais établissent en sous-main un nouveau protectorat : il est vrai que leur influence fut assez forte en juillet 2001 pour que les étudiants manifestant pour le respect de l'accord de Taïf -- retrait des troupes étrangères -- soient arrêtés pour « refus de l'occupation syrienne ».

Dans ce contexte trouble, la crise devient progressivement identitaire, et des flux migratoires en témoignent : les forces vives quittent le pays, sous prétexte d'études à l'étranger les jeunes vont construire leur avenir en Europe, alors que des travailleurs syriens viennent chercher la qualité de vie et le libéralisme au Liban.

Le pays est victime d'une véritable amnésie d'après-guerre. Dans son empressement à se reconstruire, le Liban oublie de tirer les leçons de la guerre. À l'image de Solidère qui efface progressivement toutes les traces de la guerre, la population efface l'histoire de sa mémoire. Les jeunes générations n'ont jamais compris les événements qu'ils vivaient, et pour leurs enfants la guerre n'aura jamais existé. La statue de la place des martyrs, sur l'ancienne ligne de front, symbole couvert de nombreux impacts de balles, est en cours de restauration.

Bien souvent les chantiers sont l'occasion de mettre à jour le riche patrimoine de la Beyrouth antique, détruite par un raz de marée sept fois selon la légende... et une fois par la guerre civile... mais personne ne s'en souviendra, la reconstruction rase les ruines, oublie de consacrer un mémorial aux années de guerre...

Qui se souviendra des colliers faits avec les oreilles des Palestiniens mutilés à Sabra et Chatila ? Comment se fait-il que des criminels unanimement connus et désignés puissent continuer une carrière politique -- au Liban comme en Israël -- sans être jamais inquiétés ? Il semble, à la lueur de l'actualité que les causes de la guerre existent encore. Il ne manquerait que des alliés exterieurs puissants pour que de nouvelles violences éclatent. D'autant plus que la perspective de consensus politique, indispensable pour une paix durable s'éloigne.

L'évolution de la situation régionale depuis le 11 septembre saura-t-elle amener une solution au Liban ? Les Américains ne sont-ils pas encore prêts, comme en 1982, à sacrifier la cause maronite à une paix arabe qu'ils désirent tant ? Nous ne pouvons qu'espérer que l'optimisme de quelques irréductibles est justifié.

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