L'histoire locale concerne les recherches et publications historiques centrées sur un territoire
particulier, en général volontairement limité à une localité ou à une zone géographique très restreinte.
Elle peut être initiée par des évènements locaux : ouverture inattendue de fouilles archéologiques, menaces sur un monument en ruine ou un site remarquable, voire un redécoupage
administratif... Les commémorations d'évènement et période mémorable telle la Révolution française entraînent également l'étude de leur expression locale.
Quel que soit l'élément déclencheur ou la motivation, son objet spécifique fait que l'histoire locale est à l'origine de
nombreuses monographies, permettant
des comparaisons régionales, nourrissent des synthèses plus vastes ou sont encore à la base d'ouvrages de vulgarisation ou
localement d'informations touristiques.
Maintenant que l'humanité paraît devoir cohabiter dans son village planétaire, le goût de l'histoire locale trouve
par réaction des stimulations dans la quête de l'identité et particulièrement dans la "quête des racines" souvent concrétisée en
recherches généalogiques.
L'histoire locale peut être une composante ou un point de vue délibéré de travaux historiques de portée plus générale ou être
l'oeuvre d'historiens amateurs et d'érudits. Dans ce cas, il y a souvent création d'une association avec recherche de
collaborateurs et appel au soutien des municipalités et pouvoirs publics en général.
La période embrassée par une histoire locale est très variable : depuis "L'histoire de ma commune depuis les origines jusqu'à nos jours" jusqu'à "L'histoire de mon patelin sous la Révolution".
Un période particulièrement pertinente au moins comme étape initiale est celle qui sollicite les témoignages des anciens. Elle
sert immédiatement la connaissance historique tout en assurant pour les historiens futurs la transmission d'informations sans
cela irrémédiablement perdues.
L'histoire locale de qualité évite la réécriture d'ouvrages antérieurs sans renouvellement véritable de l'approche et surtout
sans vérification des données publiées. Ainsi elle ne se distingue pas fondamentalement de l'histoire ou historiographie dans son
exploitation critique des sources et des archives. Citons Victor Carrière auquel
l'historique de ce sujet doit beaucoup : "Un ouvrage vaut surtout par l'inédit qu'il révèle et les renseignements qu'il
accrédite."
Son cadre géographique étant fixé, l'histoire locale est encline à suivre la chronologie des évènements. Cependant si cela
est pertinent par méthode et pour la clarté surtout au niveau des recherches, le résultat risque de rester superficiel et
demander au lecteur - une fois une première curiosité satisfaite - un travail de synthèse et de prise de distance hors de sa
portée. Selon la richesse et quantité des données accumulées, l'historien doit faire des choix et trouver des compromis entre
l'exposition des faits et des synthèses thématiques.
L'intérêt pour l'histoire locale est sans doute aussi ancien que le loisir qui permettait à certains privilégiés de
s'intéresser à l'histoire tout court. Les hiéroglyphes égyptiens ne participent-ils pas à certains moments à cette
préoccupation ?
En Europe, c'est en Italie que les précurseurs peuvent être identifiés : Paul Emile, Du Haillan...
En France, la Renaissance terminée, ce n'est pas avant le XVIIe que des curieux se penchent sur les
antiquités régionales et en dressent un tableau, ainsi paraît en 1609, "Antiquités
et recherches des villes de France" par André Duchesne, couvrant le territoire national selon le ressort des huits parlements.
Le clergé catholique va avoir un rôle central dans la production historique durant les siècles suivants.
D'abord, les moines, bénédictins en particulier, vont assurer précocément une transmission et conservation de documents sans
équivalents par ailleurs et surtout à forte implication locale (droits, justifications des revenus, ...).
Ensuite, le clergé sentant sa prééminence toujours un peu plus exposée à des développements concurrents voire des mouvements
hostiles, se préoccupe de la consolider autant qu'il est possible. Ainsi pour que soient davantages respectées leurs prérogatives
en matière de justice, l'assemblée du clergé de 1615 invite les évêques à soutenir leurs
droits et donc à valoriser preuves et ancienneté.
L'histoire locale reste durant le siècle une démarche de collecte des documents disponibles et leur publication ne s'occupe
que très marginalement de la critique des textes. Les évêchés et les évêques, les monastères, sont le sujet de plusieurs ouvrages essentiellement structurés par la chronologie.
Dom Guillaume Morin, grand prieur de l'abbaye de Ferrières, élargit le champs d'investigations et donne une place aux paroisses dans son "Histoire du Gastinais".
Pour une approche méthodique, Luc
Achery présente dans sa circulaire de 1647 un tableau des thèmes essentiels de
l'histoire d'un monastère (fondation, vie monastique, pouvoir de l'abbé, rôle local, les biens et l'abbaye...). Un demi-siècle
plus tard, Dom J. Mabillon s'adresse au public lui-même dans son ouvrage intitulé "Avis pour ceux qui travaillent aux histoires
de monastères", achevé en octobre 1677, mais seulement publié en 1724. Il participe au mouvement d'affranchissement à l'égard des
documents, des faits et de leur chronologie vers une véritable historiographie.
L'étape suivante est marquée par l'abbé Leboeuf (1687-1760) et le succès rencontré par son "Histoire du diocèse de Paris".
Sorte de premier modèle d'historien local, il va lui-même chercher les informations dans les nombreuses et lointaines paroisses,
les structure par un questionnaire de base (critère de "valeur charpentière" dirait V. Carrière), les critique en fonction des
structures foncières telles que la dimension urbaine ou rurale. Conscient des moyens limités d'un seul face à l'ampleur de la
tâche, il s'efforça de susciter l'émulation au sein des académies de province. Le mouvement était durablement initié même s'il
fût fortement contrarié par la Révolution.
XIXe siècle
La Révolution bouleversa les cadres matériels - en l'occurence par destruction, saisie des archives ecclésiastiques, création
de l'état civil - et contesta au clergé la place centrale qu'il occupait depuis des siècles. C'est donc quelques années plus tard
selon une certaine parenté avec les premiers efforts de consolidation de ses droits aux XVe - XVIe siècle, que le clergé et
particulièrement le haut-clergé soutint l'étude du passé de l'Eglise à l'échelle locale, passé encore proche mais déjà si
lointain.
En 1828, ce n'est certes pas par intérêt historique abstrait, mais préoccupé plutôt de
la qualité des bons offices de ses curés, que dès le début de son épiscopat, Claude-Louis de
Lesquen, évêque de Rennes, publie une ordonnance d'environ 260 pages consacrées à la rédaction d'un registre de paroisse,
véritable journal de la paroisse que chaque curé devra transmettre à son successeur pour la continuité et la qualité du
service de la paroisse. Le volume donne le détail de toutes les questions à considérer en commençant par tout ce qui
touche aux origines anciennes de l'église et de la paroisse en général : chaque curé, bien ou mal disposé, doit se faire
historien local et traquer les évènements constitutifs de sa paroisse. Cette initiative ne resta pas sans lendemain et fût
soutenue par les évêques suivants en particulier à travers la circulaire épiscopale du 24 septembre 1860. Une vaste opération de
collecte et de numérisation de ces cahiers de paroisse entreprise autour de 2000 a
assuré la préservation de plus de 400 registres concernant 280 paroisses.
La deuxième moitié du siècle commence avec la multiplication de ces initiatives et encouragements diocésains tels qu'il
résulte par exemple des conférences ecclésiastiques du diocèse de Poitiers en
1847.
Entre-temps, la recherche historique s'est développée en dehors du champs du religieux, même si là aussi les troubles
successifs ont à la fois détourné puis ultérieurement soutenu le regard rétrospectif. Des sociétés savantes ont commencé à se
développer dans les régions et après les "Comités des Chartes" fondés par Moreau, Guizot établit en 1833 les comités qui deviendront les "Comités des travaux historiques et scientifiques". Les Archives départementales sortent insensiblement de
l'ombre et s'émancipent du désordre dont on les a chargé.
En 1864, l'abbé Auber participe à la 31e session du "Congrès archéologique de France"
par son exposé "De la rédaction des chroniques paroissiales."
En 1874, un quart des 258 volumes de la "Collection des documents inédits relatifs à
l'histoire de France" concerne directement l'histoire locale.
XXe siècle
Durant la fin du siècle et jusqu'à la guerre 1914-18, les sociétés savantes continuent à se développer et donc les travaux
d'histoire locale. Complémentaires ou concurrentes, les initiatives paroissiales participent toujours à l'émulation et même à la
production d'articles, en particulier publiés dans les Bulletins paroissiaux.
La dernière partie du XXe siècle est marquée sur ce plan par de nouvelles facilités de reproduction et de publication
(photocopie, informatique, photographie numérique) et bien sûr de communication (internet...).
Des colloques et des "rencontres d'histoire locale" sont organisés dans les régions comme à Nantes. Le grand public
s'intéresse à son histoire et l'histoire locale permet à plus d'un amateur d'en faire une exploration active. Concrètement, la
modernisation progressive des services d'archives assure de bonnes conditions de travail aux chercheurs. Il ne manque plus le
plus souvent que quelque commémoration ou évènement particulier réunisse les énergies autour d'un projet relativement ambitieux
s'il veut être sérieux.
Bibliographie
Carrière Victor. Introduction aux études d'histoire ecclésiastique locale. 1940. Trois tomes. Un ouvrage trop
méconnu.