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L'intonation musicale concerne l'attaque d'un son, le délai pendant lequel il évolue pour atteindre la note voulue.
Qu'est-ce que jouer juste ? Qu'est-ce qui conduit l'artiste à choisir une hauteur plutôt qu'une autre ?
Quand on essaye d'approfondir vraiment la question, on s'aperçoit que la vérité nous échappe des mains comme une savonnette
mouillée, et nous avons le choix entre deux attitudes :
Ou bien nous décrétons que « plus on explique, moins on comprend » et nous nous fions à notre oreille, ou bien nous
partons à la recherche du mystère en ayant comme seules armes l'honnêteté et la bonne volonté, et sans garantie sur ce que nous
allons trouver.
Les intervalles sont définis par trois principes :
Les intervalles dits naturels sont les intervalles de notes qui ont un rapport de fréquence défini par une fraction simple. Depuis l'antiquité on a utilisé l'unisson (1/1), l'octave (2/1), la quinte (3/2), la quarte (4/3) et le ton (9/8), depuis la Renaissance (Zarlino) on mit à l'honneur la tierce majeure pure (5/4) et la sixte correspondante (8/5), la tierce mineure pure (6/5) et la sixte correspondante (5/3).
On peut construire d'autres intervalles par composition d'intervalles naturels. Par exemple, on peut obtenir un ton par
l'addition d'une quinte et la soustraction d'une quarte.
Mathématiquement, cela fait 3/2 X ¾ = 9/8, c'est-à-dire un ton naturel ascendant.
Mais si on répète l'opération, c'est-à-dire si l'on additionne deux tons, on ne trouve pas la tierce majeure naturelle (dite
« pure ») mais la tierce pythagoricienne: (9/8) X (9/8) = 1,265625 et non 5/4. Et les demi-tons obtenus par différence
avec la quarte ne valent ni l'un ni l'autre la moitié du ton naturel.
Rien n'est parfait et il faut choisir l'outil avec lequel on veut travailler: Le système de Pythagore, dont les notes sont définies par quintes pures à partir d'un ton de base fait entendre des quintes et des octaves parfaites, mais défend les modulations lointaines. Le système de Zarlino dont les notes sont définies par la qualité de leur consonance par rapport au ton de base fait entendre certaines tierces pures magnifiques, mais d'autres ne le sont pas, les tons sont inégaux, et toute modulation est impossible.
Deux possibilités se présentent ensuite :
L'accord à tempérament égal s'est imposé petit à petit au XIXe siècle siècle parce que :
Voici quelques rapports de fréquence à partir de do qui donnent une idée des grandeurs : (Le « cent » est une valeur physique correspondant à 1/100e de ½ ton tempéré.)
Intervalles naturels Différence Intervalles tempérés Différence Intervalles Pythagoriciens Do 1,000000 Doréb 1,059463 (Ré-mi 10/9) Ré 9/8 = 1,125 (<12,3 cents<) > 3,9 cents > Ré 1,122462 < 3,9 cents < naturel Mib 6/5 = 1,2 > 15,6 cents > Rémib 1,189207 > 5,9 cents > Mib 32/27 = 1,185185 Mi 5/4 = 1,25 < 13,7 cents < Mi 1,259920 < 7,8 cents < Mi 81/64 = 1,265625 Fa 4/3 = 1,333333 < 2 cents < Fa 1,334839 > 2cents > naturel Fasolb 1,414213 Sol 3/2 = 1,5 > 2 cents > Sol 1,498306 < 2 cents < naturel Lab 8/5 = 1,6 > 13,7 cents > sollab 1,587401 La 5/3 = 1,666666 < 15,6 cents < La 1,681792 < 5,9 cents < La 27/16 =1,6875 Lasib 1,781797 Si 1,887748 < 9,8 cents < Si 243/128=1,898437
On le voit, les intervalles les plus problématiques sont les tierces et les sixtes. La différence entre le mi naturel et le mi pythagoricien est de 21,5 cents. On peut la réaliser sur un violon accordé en quintes justes : le mi de la corde ré peut se définir par quarte pure à partir du la à vide, et se définir par sixte pure à partir du sol à vide. Le deuxième est beaucoup plus bas à 3,7 mm de distance sur la touche. (Ils définissent avec le ré à vide respectivement un ton naturel majeur et un ton naturel mineur)
Lequel des deux est juste ?
Sur le plan harmonique, on peut préférer le mi « naturel » (c. à d. formant une tierce naturelle avec le do dans le cadre de notre exemple), mais sur le plan technique il sera plus commode de faire le mi tempéré, et sur le plan mélodique, on pourra préférer le mi pythagoricien à cause de l'attraction mélodique descendante fa-mi. La tierce naturelle est un tabou pour l'école franco-belge de violon, est refusée par les grecs anciens, mais est au contraire très prisée par la renaissance au point de sacrifier les quintes (tempérament mésotonique contre lequel Bach a pris position). Les tenants de la tierce naturelle trouveront que la tierce tempérée est insupportable, et vice versa ...
Les différences de goût et d'habitude rendront la discussion perpétuelle, mais deux remarques s'imposent :
Mon opinion est que la gamme tempérée est la seule dans laquelle, pour des raisons techniques, les musiciens peuvent se
retrouver avec précision, et autour de laquelle on peut varier si on le désire ; et un orchestre entier qui joue avec une
précision de + ou - 10 cents possède déjà une belle sonorité. À 15 cents, à part les tierces naturelles, on commence à jouer un
peu faux, à 20 et 25 cents franchement faux, et à 40 cents il faut hurler.
La priorité de consonance va aux octaves, aux quintes et quartes, et l'emploi des tierces et sixtes naturelles devrait être
réservé à des accords simples et d'une certaine durée (en particulier les accords finaux), et à condition que la consonance des
octaves quintes et quartes soit déjà assurée.
Quant à la gamme pythagoricienne, qui séduit les tenants d'une justesse expressive, elle devrait être réservée au jeu mélodique
et solistique.
Une bonne oreille est en réalité une oreille bien formée, c'est-à-dire qui a mémorisé un certain nombre d'intervalles. Avec
leur jeu en doubles cordes, les violonistes et instrumentistes à cordes ont la possibilité de faire méthodiquement le travail que
fait tout bon musicien par une écoute réfléchie permanente.
Voici, par ordre d'importance, les intervalles que je propose de mémoriser :
Un bon musicien est capable de penser la musique en la lisant, et je prétends qu'il est aussi extrêmement profitable de s'exercer à penser ces intervalles, la mémoire s'en trouvant vivement fortifiée.
Le problème de la justesse est complexe mais intéressant pour l'artiste. L'intonation, dont la problématique dépendant des propriétés des nombres est absolue, est à l'image de la « matérialisation de l'esprit », l'avatar, comme disent les Hindous, condamnée à l'imperfection et qui, dans sa recherche perpétuelle de la perfection impossible pour elle comme Sisyphe roulant sa pierre, trouve à la place ce cadeau merveilleux que les dieux ont fait aux hommes et qui s'appelle beauté.
Extrait du livre de Serge Cordier : Piano bien tempéré et justesse orchestrale (éd. Buchet-Chastel, 1982) :
"... D'où ces contradictions dénoncées par R Dussaut depuis au moins trente ans, mais qu'on peut toujours relever dans les cours de « théorie » : la gamme y est justifiée selon la tradition zarlinienne et les demi-tons sont définis selon la tradition pythagoricienne (avec la note diésée plus haute que son enharmonique bémolée), certes plus proche de la pratique courante des musiciens, mais à l'opposé de la conception zarlinienne!! On comprend mieux, à l'aide de tels exemples, pourquoi pour les musiciens, la théorie « c'est quelque chose qui s'explique mais qui ne se comprend pas », comme le dit avec humour R Dusseau! Même contradiction dans le domaine de la justesse tempérée et même ignorance totale des réalités, puisque les théoriciens et les accordeurs eux-mêmes continuent de professer une théorie de la gamme tempérée, inspirée par les mathématiciens, qui conclut au raccourcissement de la quinte, théorie dont l'inadéquation au fait musical a été récemment démontrée par l'échec de l'accordeur électronique basé sur cette conception: celui-ci donne en effet un accord théoriquement parfait, c'est-à-dire rigoureusement conforme au tempérament qui divise l'octave en 12 parties strictement égales. Mais il ne donne en réalité qu'un accord parfaitement médiocre." Il y a donc dans ces domaines un divorce dramatique entre l'"entendre" et le « comprendre ».
Dans la pratique, pour des raisons acoustiques, techniques et esthétiques, les musiciens ont tendance:
Cela explique que certains bons musiciens, qui ont pourtant adopté le principe de l'intonation tempérée, rejettent l'accordeur électronique.
Pour Serge Cordier, auteur du livre précité, l'intonation de référence des orchestres est le tempérament égal à quintes pures
(et donc à octaves et quartes agrandies), qui se différencie du tempérament égal de l'accordeur électronique par un aigu plus
haut et un grave plus bas (chaque octave est agrandie de 3,7 cents, ce qui sonne très bien et qui permet aux quintes de rester
pures). Pour bien comprendre de quoi il s'agit, voici les rapports d'intervalles dans l'espace d'une octave :
1,0 1,059634 1,122824 1,189782 1,260734 1,335916 1,415582 1,5 1,589451 1,684236 1,784674 1,891101 2,003875
Comparés sur l'accordeur électronique, le suraigu du violon et de la flûte doivent être joués 15 à 20 cents plus haut que le
do grave du violoncelle. Les violons et altos doivent être accordés en quintes pures à partir du la 442, et les sept demi-tons
entre les cordes à vide doivent être égaux.
(À titre de repère, le Mi sur la corde Ré de notre exemple page 2 doit être joué 1,3 mm plus bas (7,8 cents) que défini par la
quarte avec le La à vide, et le Sol sur la même corde Ré doit être joué 0,5 mm plus haut (3,7 cents) que défini par l'octave pure
avec le Sol à vide.)
Le la des violoncelles devrait être accordé 3,7 cents plus bas (à 441 au lieu de 442 sur l'accordeur électronique), et les
contrebasses devraient reprendre le sol à vide des violoncelles.
La tolérance de justesse autour des valeurs tempérées pour l'expression ou tout simplement la maladresse peut être évaluée à + ou
- 10 cents. Ce qui fait que l'accordeur électronique peut accuser des écarts légitimes d'intonation dans l'orchestre jusqu'à ...
50 cents !
La simplicité et la précision de cette échelle de référence (qui se compose de sept demi-tons égaux dans une quinte juste), qui n'interdit pas par ailleurs qu'on s'en échappe, devrait permettre une justesse meilleure en orchestre, car c'est avant tout l'indécision de l'oreille et non l'imprécision des doigts qui est responsable des écarts d'intonation.
Bibliographie :
Voir aussi les traditions musicales à travers le monde, depuis l'Afrique Centrale jusqu'au Pacifique, dans lesquelles on
constate que les fondements de la « justesse » diffèrent parfois selon les traditions musicales, de même que les notions et
critères - culturels - du beau.
De nombreux systèmes d'intonation ne sont pas tempérés et exigent aussi une grande précision, souvent inférieure à 10 cents, tout
en ne reposant pas sur des lois dites « naturelles » de la résonance, le beau étant souvent lié, en occident, à la raison, et
donc, à la science (Pythagore), aboutissant parfois à une vision trop physique et parfois réductrice des processus cognitifs et
de leur inspiration.
Cf. par exemple, les musiciens Are-Are, qui accordent leurs flûtes de pan en échelles équiheptatoniques (Hugo Zemp, CNRS, disque
collection Musée de l'Homme, Paris). De même, par exemple, comme le montrent les travaux de Simha Arom et de son équipe entre
1986 - 1994 au sujet des systèmes d'intonation des pygmees Aka. Et bien d'autres ethnomusicologues et traditions orales
(Indonésie, Amériques...).
La bibliographie et la discographie sont abondantes...


