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La vie sexuelle de Catherine M. est un essai écrit par Catherine Millet. Ce livre a été le scandale et le succès littéraire de l'année 2001.
Traduit en 33 langues, vendu à 700 000 exemplaires en France.
| Sommaire |
Catherine Millet n'est pas n'importe qui et c'est une des causes de la fortune critique de son livre.
Cette Parisienne aujourd'hui quinquagénaire règne depuis près de trente ans sur l'art contemporain en France dans sa position de
critique d'art et de directrice de la revue Art Press. C'est le genre de
personnage véritablement influent (Art Press fait et défait les artistes) dont le
grand public n'achète a priori pas les livres. Le sujet était ici suffisamment éloigné des préoccupations habituelles de l'auteur
pour que sa notoriété confidentielle mais réelle fasse de son livre un des plus grands succès de librairie français.
À ne pas oublier : Art Press avait une fois réalisé un chiffre de vente important doublé d'un coup médiatique en exposant en couverture une photo pornographique Kitsch de l'artiste Jeff Koons et de son épouse, la célèbre Cicciollina. Les vertus commerciales du scandale ne sont pas inconnues de l'auteur. D'ailleurs Flammarion a négocié son transfert depuis les éditions du Seuil dans le but de lui faire écrire un livre de la même veine.
Ce qui surprend avec « La vie sexuelle de Catherine M. » c'est le nombre de réactions positives ou négatives, souvent extrêmes, que le livre a suscité. Certains y ont vu une publicité amorale pour une forme débridée de sexualité, d'autres y ont vu un étalage impudique, obscène, d'autres une forme de confession, certains, enfin, y ont vu un essai honnête à la première personne sur des sujets que, généralement, on tait.
Une hypothèse n'a jamais été évoquée à propos de ce livre, celle de sa véracité… Et si c'était une franche exagération, une invention, un fantasme ? Il est probable que si personne ne s'est posé la question, c'est pour la simple raison que sa précision d'écriture en fait une œuvre plus que crédible. Son écriture froide et précise a même été comparée à la prose implacable d'Henry Miller.
D'entrée, avec son chapitre « Le nombre », l'auteur nous prévient qu'elle a connu des hommes, beaucoup, beaucoup
d'hommes. Elle ne se souvient pas de chacun, elle parvient tout juste de mémoire à en distinguer une quarantaine, une quarantaine
sur un nombre vertigineux.
Les dernières statistiques à ce sujet montrent que les femmes, en moyenne, ont 2 ½ amants dans leur vie (et les hommes, vantards,
3 ½). Autant le dire, la sexualité qui nous est décrite ici sort des normes.
Devenue femme, comme on dit, à un âge assez tardif, l'auteur a pourtant été initiée très vite à une sexualité multiple (3,4 …
jusqu'aux « partouzes »), sans grandes histoires d'amour, en bonne copine. Catherine n'arpente pas les bars à
la recherche de mâles en rut, elle ne se jette pas sur les chauffeurs de taxi, elle ne drague pas n'importe qui n'importe où,
elle est guidée par quelques amis dans le monde (elle les appelle comme ça) des « baiseurs », celui des gens qui ne
s'embarrassent pas (ou prétendent ne pas s'embarrasser) des principes romantiques de l'amour (le sexe c'est bien si on est
amoureux), de la fidélité du mariage chrétien, de certaines conventions sociales.
Pour 99 % des lecteurs, ce petit monde sera d'un grand étonnement. On comprendra ce que sont ces voitures bizarrement garées le
long de certaines routes, ce que font d'autres qui roulent lentement en file sur le périphérique, etc.
Ce petit monde est amusant, étonnant, dépaysant. Pas forcément attirant, mais Catherine Millet ne nous demande pas de le juger ni
de la juger elle, se contentant de raconter. Elle ne juge pas non plus la sexualité sage préconisée par nos sociétés, ne cherche
nulle part à salir les choix de quiconque, elle comprise.
Beaucoup ont lu dans son livre une forme de prosélytisme, c'est sans doute une erreur : pas de thèse ici, rien qu'un
témoignage personnel.
Pourtant, chacun réagira sans doute avec tout le poids de son vécu, de ses choix personnels, de son éducation, de son
expérience…
Beaucoup de gens, et particulièrement des femmes, ont refermé le livre au bout de quelques pages. C'était trop. On ne parle
plus de faire l'amour pour une femme qui dans une soirée se retrouvera constamment ouvragée à la queue leu leu par des
hommes dont elle ne voit pas le visage.
Effectivement, le discours romantique ne tient plus. L'étonnante cohorte d'hommes (et un peu de femmes) qui ont
« connu » la narratrice ressemble presque à une collection, une collection de sensations pures. Et les sensations dont
parle Catherine Millet ne sont pas forcément celles du plaisir sexuel tout bête. Elle parle d'autres choses, plus intimes, plus
étonnantes et plus banales à la fois : petites douleurs (rester à genoux cinq minutes, une torture), odeurs, goûts, sons,
situations, la saleté, la propreté, les beaux hommes, les vieux, les ventripotents… La narratrice n'est pas difficile, pas
compliquée, elle se présente comme volontaire à tout essayer (refusant néanmoins les pratiques véritablement douloureuses), avec
un besoin de participer et une fierté à tout accepter sans chichis. Longtemps, ce n'est pas son propre plaisir qu'elle a
recherché. Ni son plaisir, ni l'amour. Elle ne nous dépeint pourtant pas son expérience comme une sorte de fiasco, elle a aimé
(et aime toujours, rien n'indique de changement total) se donner, elle a aimé être la fille qui ne dit pas non. Cet état d'esprit
est pour elle une petite gloire, on le voit dans la petite déception ressentie à ne plus être celle sur qui tout le monde
s'affaire lors d'une soirée, ou l'envie qu'elle a de croire que les bottes qui surnagent au-dessus d'un groupe d'hommes dans une
scène d'un film sont inspirées des bottes qu'elle portait à l'époque.
On perçoit tout de même un changement d'attitude au fil des anecdotes, la narratrice s'intéresse plus à son propre plaisir.
Dans le dernier chapitre, elle tente même de décrire ce plaisir par une analyse froide de ses sensations, analyse qu'elle avoue
imprécise sauf dans le cas de l'onanisme où elle contrôle son ascension. N'affirmons pas que les hommes trouveront là la réponse
aux questions qu'ils se posent sur le « mystérieux plaisir féminin » — celui des hommes ne l'est sans doute pas moins
mais ses manifestations sont plus visibles et il apparaît dès lors plus mécanique peut-être —, mais la question n'aura sans doute
jamais été aussi sérieusement approchée.
Personne ne raconte jamais sa vie comme ça, ni aux amis, ni dans des livres, on peut difficilement aller plus loin dans l'intimité, et il ne s'agit pas du Kâmasûtra, il y a le reste, les écoulements, les dégoûts, la mâchoire douloureuse, les migraines, les choses un peu sales, les situations glauques. La première manifestation de la pudeur de Catherine M. en matière sexuelle, c'est la fellation. Moins gênant, ouvragée d'un côté, d'aller enfoncer son visage contre le pubis d'un second homme. Ça semble idiot mais ça se tient. Ensuite, on sent bien aussi que faire l'amour (fut-ce avec cinq hommes) semble être pour la narratrice une excellente façon de se cacher. Se donnant cette fonction, elle se sent inatteignable : gênée de tenir la main de quelqu'un dans un parc public vide, mais pas gênée - ou à peine - d'y être vue à califourchon sur le même homme. Pudeur encore devant l'amour, car elle n'en parlera pas une fois dans le livre. De son compagnon, Jacques Henric (fameux photographe), elle parle un peu. On sait qu'elle l'aime, que l'un et l'autre partagent ou ne partagent pas toutes sortes de coucheries extraconjugales, qu'ils peuvent être un peu jaloux l'un de l'autre : a-t-il eu plus de plaisir avec cette femme inconnue ? l'a-t-il trouvée plus belle ? Le dernier, le seul lieu qui leur soit intimement exclusif, c'est leur chambre à coucher.
La préface ajoutée à l'édition de poche répond un peu à cette question, mais ça n'est pas très convaincant, ce serait, surtout, d'imaginer le titre du livre qui a amusé l'auteur… Il y a la fierté, nous l'évoquions, d'avoir été une bonne ouvrière du sexe (bénévole en plus malgré une tentative ratée, une fois, de tirer un petit bénéfice de ses charmes). La fierté du nombre, la fierté de la variété. La fierté d'avoir reçu toutes sortes de compliments. Toutes ces fiertés que l'on n'expose jamais. Il n'y a sans doute pas beaucoup de filles qui disent « il paraît que je fais très bien les... », mais beaucoup plus, sans doute, aimeraient le dire.
Catherine Millet a fait ce qui ne se fait pas par convenance, ce qui ne se fait pas parce que l'intimité et la tendresse deviennent obscènes si on les expose. C'est la vertu de ce livre, sans doute.


