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Michelangelo Merisi, dit Le Caravage, est un peintre italien né en 1571 et mort en 1610.
Son œuvre puissante et novatrice révolutionna la peinture par son caractère naturaliste, son érotisme troublant et l'invention de la technique du clair-obscur qui influença nombre de grands peintres après lui. Il mena par ailleurs une vie dissolue, riche en scandales provoqués par son caractère violent et bagarreur ainsi qu'une sexualité ambiguë — ce qui lui attira de nombreux ennuis avec la justice, l'église et le pouvoir. Il fallut attendre le début du XXe siècle pour que son génie soit pleinement reconnu, indépendamment de sa réputation sulfureuse.
| Sommaire |
Michelangelo Merisi est né aux environs de septembre 1571, probablement à Milan ou travaillait son père contremaître maçon et architecte. Après la mort de son père, la famille s'installe dans une petite ville Lombarde du nom de Caravaggio où le futur peintre passera son enfance - et d'où il tirera son nom d'artiste.
À l'age de treize ans (1584) il entre comme apprenti à l'atelier du peintre Simone Pertanzano à Milan où il restera quatre ans. Il retourne à Caravaggio en 1589 jusqu'à la mort de sa mère et le partage de l'héritage familial en 1592 où
il part pour Rome.
Ses premières années dans la grande cité sont chaotiques et mal connues: cette période forgera sa réputation d'homme violent et
querelleur, souvent obligé de fuir les conséquences judiciares de ses rixes et duels. On sait qu'il vivra d'abord dans le
dénuement, hébergé par un ami de la famille le Mgr Pucci pour qui il copiera des tableaux religieux, et qu'il travaillera chez le
Cavalier D'Arpin où il
produira ses premières œuvres de jeunesse tel le Garçon avec un panier de fruits ou le jeune Bacchus
malade. Plusieurs historiens évoquent un voyage à Venise pour expliquer
certaines influences typiquement vénitiennes, notamment pour le repos pendant la fuite en Égypte, mais ça n'a jamais
été établi avec certitude.
A Rome, il est finalement remarqué par Le Cardinal Del Monte pour des tableaux comme la Diseuse de bonne aventure ou Les Musiciens, qui le prend sous sa protection et l'héberge dans son palais vers 1597. Il y peindra entre autres ses premiers grands tableaux religieux.
Grace à ce très puissant et influent mécène il commence à reçevoir des commandes importantes à partir de 1599, notamment pour le clergé: La Vocation et le Martyr de Saint Matthieu pour la chapelle Contarelli de Saint-Louis-des-Français, la Conversion de Saint Paul et la Crucifiction de Saint Pierre pour la chapelle Cesari à Sainte-Marie-du-Peuple.
Plusieurs de ses œuvres majeures lui sont refusées par ses commanditaires, jugées trop vulgaires voire scandaleuses, comme la premiere version de La conversion de saint Paul (la seconde version sera acceptée), Saint Matthieu et l'ange (1602) ou plus tard La Mort de la Vierge (1606). Malgré tout, ces refusés trouveront preneur en la personne de riches amateurs d'art comme le marquis de Giustiniani ou le duc de Mantoue.
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(En chantier Guil 5 jul 2004 à 18:58 (CEST))
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L'œuvre du Caravage laisse rarement indifférent : souvent détestée ou méprisée pour ses sujets ambigus voire scandaleux, ainsi que pour son réalisme cru et sa théâtralité, régulièrement associée à la vie sulfureuse du peintre délinquant et assassin, elle est aussi adorée pour son intensité dramatique et l’indéniable génie de l’artiste.
Il a fallu attendre le début du XXe siècle pour que soient reconnues l’importance de l’œuvre du Caravage et l’étendue de son influence sur l’art pictural des siècles qui le suivirent jusqu’à aujourd’hui. De nombreux peintres comme Poussin, La Tour, Vélasquez, Rubens ou Rembrandt furent largement inspirés par le Caravagisme. Aujourd’hui encore, la technique dite du clair-obscur introduite par Le Caravage est largement utilisée en photographie par des artistes comme Sally Mann, Robert Mapplethorpe, Joel-Peter Witkin et bien d’autres.
L’un des grands apports du Caravage à la peinture est la technique dite du clair-obscur. Dans la plupart de ses tableaux, les personnages principaux de ses scènes ou de ses portraits sont placés dans l’obscurité : une pièce sombre, un extérieur nocturne ou bien simplement un noir d’encre sans décor. Une lumière puissante et crue provenant d’un point surélevé au-dessus du tableau enveloppe les personnages à la manière d’un projecteur sur une scène de théâtre, comme un rayon de soleil qui percerait à travers une lucarne. Le cœur de la scène est particulièrement éclairé, et les contrastes saisissants ainsi produits confèrent une atmosphère dramatique et souvent mystique au tableau.
Dans Le Martyre de Saint Mathieu (1599,1600) la lumière du soleil traverse le tableau pour se déverser à flot en son centre, sur le corps blanc de l’assassin et les tenues claires du Saint martyre et du jeune garçon terrifié, contrastant avec les vêtements sombres des témoins disposés dans l’obscurité de ce qui semble être le chœur d’une église. Le Saint écarte les bras comme pour accueillir la lumière et le martyr ; ainsi l’exécuteur, ne portant qu’un voile blanc et pur autour de la taille, semble un ange descendu du ciel dans la lumière divine pour accomplir le dessein de Dieu – plutôt qu’un assassin guidé par la main du démon.
Ajoutés aux contrastes du clair-obscur, la sensualité du corps de l’assassin et les mouvements dramatiques des témoins horrifiés donnent vie au tableau : on a le sentiment que le temps n’est suspendu qu’un instant, que la scène se passe devant nos yeux et que le temps d’un clignement d’œil tout se remettra en mouvement.
Ces contrastes de clair-obscur omniprésents dans l’œuvre du Caravage seront souvent critiqués pour leur caractère extrême considéré comme abusif. Stendhal les décrit en ces termes :
Malgré ces critiques, la technique du clair-obscur sera reprise et adaptée par nombre de grands peintres à travers les âges, comme Georges de La Tour (voir par exemple Saint Joseph charpentier), Rembrandt (voir par exemple La leçon d’Anatomie ou La Ronde de nuit) et beaucoup d’autres. De nos jours, le clair-obscur est souvent utilisé dans le cinéma et la photographie, notamment en noir et blanc : citons des cinéastes comme Orson Welles ou des photographes comme Sally Mann (voir quelques œuvres sur sallymann.org ) ou Robert Mapplethorpe (voir quelques œuvres sur mapplethorpe.org ).
En osant jouer sur la lumière pour accentuer le sens d'un tableau au détriment d'un certain réalisme de situation et de certaines conventions lourdement implantées - tout en insistant sur le réalisme de l'exécution - l'œuvre du Caravage a donné une grande impulsion à la peinture, une sorte de premier pas précoce vers les ruptures conceptuelles modernes dans l'art pictural qui auront lieu plusieurs siècles après lui.
Hormis à ses débuts, Le Caravage produit en grande majorité des tableaux religieux, afin d'honorer des commandes du clergé. Pourtant, il fera régulièrement scandale et sera souvent prié de retourner à ses pinceaux suite au refus des toiles proposées.
Deux des plus grands reproches qui lui seront toujours fait sont un souci de réalisme frisant le naturalisme avant l'heure dans l’exécution de ses figures, ainsi que le choix de ses modèles.
Plutôt que de chercher à peindre de belles figures un peu éthérées pour représenter les actes et personnages de la bible, Le Caravage préfère choisir ses modèles parmi le peuple : prostituées, gamins des rues ou mendiants poseront souvent pour les personnages de ses tableaux, y compris les Saints bibliques.
La position de l’Église à cet égard témoigne d’une certaine schizophrénie : d’un côté, cette sorte de vulgarisation de la religion l’intéresse beaucoup à une époque ou la contre-réforme s’étend dans l’Italie catholique, afin de se montrer sous un jour humain par contraste avec l’austérité affichée du protestantisme ; de l’autre, la représentation des saints sous les traits vulgaires de vauriens sortis des bas-fonds est jugée incompatible avec les valeurs de pureté et de sainteté quasi aristocratiques que véhicule l’église de l'époque.
Ce sentiment est renforcé par le choix du Caravage de peindre avec un grand souci du réalisme dans l’exécution de ses figures : il se refuse à corriger les imperfections de ses modèles pour les rendre plus « beaux » ou plus conformes aux visions que l’église a de ses Saints. Par exemple, la première version de son Saint-Mathieu et l’ange sera refusée non seulement pour la sensualité de l’ange jugée triviale, mais aussi pour la saleté des pieds du Saint, minutieusement reproduite d’après modèle.
Le tableau du Caravage qui causera le plus grand scandale aux yeux de l’église sera la Mort de la Vierge, pour la représentation très réaliste du corps de la Vierge Marie avec un ventre gonflé — accompagné de rumeurs sulfureuses comme quoi le modèle aurait été le cadavre d’une prostituée enceinte retrouvée noyée dans le Tibre.
Ainsi, la considération de l’Église catholique envers le Caravage et ses tableaux oscillera d’un bout à l’autre de sa carrière entre l’accueil enthousiaste et le rejet absolu. Le peintre y trouvera ses plus grands protecteurs — comme le cardinal del Monte — ainsi que ses plus grands ennemis.
Mais la condamnation ne viendra pas seulement de l'église : les choix du Caravage, associés à sa mauvaise réputation, lui vaudront de nombreuses critiques parfois très véhémentes à travers les âges. Nicolas Poussin - bien qu'il s'en soit largement inspiré - dira de lui qu'« il était venu pour détruire la peinture ». D'autres le qualifieront de peintre de la laideur, comme dans l'article que lui consacre une encyclopédie prestigieuse à la fin du XIXe siècle:
La figure humaine joue un rôle primordial dans la peinture du Caravage. À part dans quelques rares natures mortes exécutées à ses débuts, les personnages sont toujours les sujets principaux de ses tableaux : que ce soient dans des portraits ou des mises en scènes, le décor est souvent réduit à portion congrue —ne servant qu’à mettre les personnages en valeur— ou même parfois totalement absent.
Plus particulièrement encore, le corps humain est un objet de fascination pour le Caravage. Il prend grand soin à le représenter dans ses moindres détails les plus réalistes - jusqu’à la blancheur blafarde de la peau d’un Saint Jean Baptiste, ou la poussière sous les pieds de Saint Mathieu qui lui sera tant reproché.
Les corps du Caravage sont presque exclusivement masculins, jeunes ou vieux : on ne lui connaît pas de représentation de femmes nues. Il semble avoir une prédilection pour les corps trapus, imposants et dotés de muscles saillants : dans nombre de tableaux, les personnages semblent envahir tout le cadre. C’est particulièrement visible dans des tableaux comme le David de 1600, le Christ à la colonne ou encore le Couronnement d’épines.
L’érotisme se dégageant de ces corps imposants est souvent troublant —ce qui lui valut, là encore, de nombreuses critiques. Les attirances homosexuelles et pédérastes du Caravage n’ont jamais été établies avec certitude, d’autant que c’est un sujet que les chroniqueurs gênés préfèrent garder sous silence, même de nos jours —mais l’observation de son œuvre laisse peu de doutes à ce sujet. Ce type de sexualité considéré comme infâme à l’époque et vigoureusement condamné par l’Église lui valut là encore, beaucoup de problèmes avec la justice et le pouvoir : il fut impliqué dans nombre d’affaires de mœurs.
Ainsi, beaucoup de ses tableaux furent mis à l’index pour leur érotisme ambigu, y compris dans les tableaux religieux : le christ lui-même, dans l’Incrédulité de Saint Thomas, est représenté avec une sensualité toute particulière ; l’expression langoureuse de l’ange dans Saint Mathieu et l’Ange, considérée comme triviale et déplacée, valut à son tableau d’être refusé par ses commanditaires du clergé.
Aujourd’hui encore, plus de 400 ans après, l’érotisme du Caravage n'a pas perdu son caractère dérangeant, subversif et ambigu : nos contemporains ont encore du mal à observer des tableaux comme l’Amour Victorieux, le Jeune Saint Jean Baptiste au bélier ou même Les musiciens sans ressentir une certaine gêne.
Le Caravage a peint majoritairement des sujets religieux et toute son œuvre montre qu'il était très croyant, d'une manière sans doute très mystique. Pourtant, ce qu'on sait de sa vie aventureuse et criminelle, de ses frasques sexuelles et de ses bravades face au pouvoir de l'état aussi bien que de l'Église, contraste étrangement avec l'image qu'on peut se faire se faire d'un homme pieux et dévot.
Paradoxalement, la clé de cette énigme est sans doute à rechercher dans son mysticisme. Tel un François d'Assise — à qui Le Caravage consacrera sa première toile religieuse - ou un ermite rejetant la vie temporelle afin de se consacrer à la spiritualité, Le Caravage semble élever son rapport au Divin et au Sacré bien au-delà du lien officiel que représente l'Église humaine. Il se rapproche ainsi du sens premier, étymologique du mot « religion » qui se défini comme ce qui relie l'homme à Dieu.
Dans nombre de ses tableaux le peintre choisit des personnes appartenant à la « lie » du peuple — prostitués, vagabonds, mendiants, gamins des rues — pour modéliser les saints personnages de la Bible, les anges ou les grandes allégories comme l'Amour ou la Miséricorde. Il n'hésite pas non plus à représenter des scènes très religieuses avec une sensualité troublante et crue, parfois frisant l'obcénité ou la pornographie.
Interpréter ces caractéristiques comme de simples provocations d'un homme querelleur à l'encontre de l'Église serait réducteur. En introduisant des éléments appartenant à la vie de l'être humain dans ce qu'il a de plus matériel, de plus corporel et physique, le peintre semble vouloir faire un lien directe entre l'homme et le divin. Méprisant les représentations éthérées de personnages saints en tant qu'icônes d'une sorte d'idéal divin hors du temps et de l'espace, court-circuitant les intérmédiaires complexes entre Dieu et l'homme que sont le clergé et l'Église et qu'il juge souvent corrompus, il ancre sa vision du sacré directement dans le réalité brute et sensible de l'être humain. Il est par là même à la recherche d'une pureté qu'il ne saurait trouver que dans les sentiments et les sensations de son prochain comme de lui même. En ne représentant dans son œuvre que des personnages mis en valeurs par les jeux d'ombres et de lumière, en ignorant les paysages ou les décors souvent invisibles ou tous juste esquissés, n'affirme t-il pas avec force que la plus grande, la plus belle et la plus importante des œuvres de Dieu est bel et bien l'homme lui même?
Ainsi, par cette indépendance provoquante qu'il donne à sa foi mystique par rapport aux institutions religieuses de son époque, par cette affirmation de la pré-éminence de l'homme dans la création, ainsi que par sa recherche de la pureté divine là où les canons catholiques ne voient que péchés et tentations diaboliques, on peut dire du Caravage qu'il était un peintre subversif au sens le plus noble du terme.
La subversion au sens noble désigne la remise en question des dogmes et des pouvoirs établis, elle est considéré comme un rôle important joué par l'art. L'artiste est souvent vu comme un individu doté d'une conscience particulièrement aiguë de la condition humaine et investi du rôle de la dévoiler à travers ses œuvres, que ce soit d'une façon discrète et humble ou bien éclatante et révolutionnaire, que ce soit emprun de mysticisme ou au contraire rejetant toute forme de transcendance. Dans cette même logique de subversion mystique, un artiste beaucoup plus récent, le poète et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini, montrera par ses œuvres, sa vie et ses idées des ressemblances étonnante avec Le Caravage — jusque dans leur destin commun puisque après une vie sulfureuse et mouvementée, tous deux connaitront une mort mystérieuse et inexpliquée sur une plage des côtes italiennes.


