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La lexicalisation, terme propre à la linguistique et tout
particulièrement à l'étymologie, la lexicologie et la linguistique
comparée, est le fait qu'un terme nouveau ─ ou une expression ─ accède au statut de lemme dans une langue donnée, c'est-à-dire que ses locuteurs le reconnaissent comme un terme
unique, différencié et autonome, doté d'un sens et appartenant au lexique de leur
langue. Outre des termes isolés, des syntagmes ou des périphrases peuvent être lexicalisés. Dans ce cas, ce groupe de mots doit ne
constituer qu'un seul lemme.
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Pour qu'il y ait lexicalisation d'un terme, il est nécessaire qu'au départ ce terme puisse ne pas avoir été considéré comme un terme unique ou comme appartenant de droit à la langue ; ainsi, les mots hérités historiquement d'une langue-mère ne peuvent se lexicaliser, au contraire de syntagmes constitués de tels mots. Plusieurs procédés peuvent conduire à la lexicalisation, comme l'antonomase ─ quand un nom propre, normalement exclu du lexique, devient un nom commun ─ l'emprunt lexical d'un terme étranger, le néologisme, l'univerbation ou encore la catachrèse.
Il est difficile de fournir des critères objectifs permettant de savoir quand un terme ou une expression sont lexicalisés : en effet, il ne s'agit pas de considérer que leur entrée dans « le » dictionnaire suffit car le dictionnaire n'a aucun sens. Il existe, pour une langue donnée à un état donné en synchronie, plusieurs dictionnaires, aucun n'ayant de réelle autorité suprême (pas même celui de l'Académie française en France, qui ne fait que sanctionner un certain usage). Chaque équipe de lexicographes suit une ligne éditoriale différente, telle acceptant de recenser un terme qu'une autre exclura au prétexte qu'il est trop récent et qu'on ne peut se prononcer sur sa pérennité.
En sorte, il semble que le véritable test soit l'usage, la spécialisation et la grammaticalisation : quand un terme nouveau est utilisé par un assez grand pourcentage de la population, il est patent qu'il a été lexicalisé. Mieux, s'il suit les règles de grammaire habituelles, cela confirme son entrée dans le lexique. Par exemple, lorsque le terme taliban a commencé à être entendu, il a été principalement utilisé par des journalistes couvrant la guerre en Afghanistan de 2001, lesquels, en contact avec des arabophones, utilisaient les règles de pluralisation propres à l'arabe, à savoir un taleb / des taliban. Plus tard, quand le mot a été employé par un plus grand nombre de locuteurs, cette pluralisation a été normalisée selon les règles habituelles : un taliban / des talibans (il est notable que le terme étant, dans la presse, plus fréquemment utilisé au pluriel, c'est ce pluriel qui a fourni un singulatif et non l'inverse). Il y a eu là grammaticalisation d'un emprunt, première preuve de la lexicalisation. D'autre part, le terme arabe ne signifie pas, comme en français, « fondamentaliste islamiste » mais « étudiant en théologie ». La spécialisation du terme dans la langue empruntant est une autre preuve de la lexicalisation. Taliban est d'ailleurs recensé dans l'édition électronique du Petit Robert de 2001.
On peut appliquer ce test à des syntagmes : pomme de terre, par exemple, est bien lexicalisé car son sens est spécialisé. Il ne désigne pas une pomme poussant dans la terre mais un légume bien précis. La lexicalisation du syntagme conduit à la création d'un mot composé, lemme unique. La lexicalisation des syntagmes en français peut aussi être constatée par l'utilisation du trait d'union (dont les usages ne sont cependant pas cohérents) : le lemme grand-angle se distingue ainsi du syntagme grand angle (« un angle qui est grand »). Des processus prosodiques peuvent confirmer la lexicalisation d'anciens syntagmes, comme l'univerbation. Par exemple, le toponyme grec Πελοπόννησος Pelopónnêsos (« Péloponnèse ») provient d'un ancien syntagme Πέλοπος νῆσος Pélopos nễsos, c'est-à-dire « l'île de Pélops » (avec Πέλοπος Pélopos, génitif de Πέλοψ Pélops). Or, aucun lemme grec ne peut porter, au moins pris de manière isolée, plus d'un accent : le fait que Πέλοποννῆσος Péloponnễsos (avec assimilation complète de /s/ devant /n/) devienne Πελοπόννησος Pelopónnêsos par univerbation (noter que dans la transcription latine, ê représente un /e/ long et non un /e/ accentué) prouve aussi la lexicalisation du terme, ainsi que l'application des lois de limitation qui empêchent l'accent de remonter plus haut que le deuxième omicron. Les autres processus de formation des noms composés, du reste, ressortissent aussi à la lexicalisation.
Des expressions plus complexes que le syntagme nominal peuvent être lexicalisées. Le fait qu'elles acquièrent une classe unique constitue un critère de test : par exemple, le syntagme verbal je ne sais quoi est devenu un substantif pouvant d'ailleurs être écrit je-ne-sais-quoi. Un je-ne-sais-quoi est maintenant un véritable lemme signifiant « une qualité difficilement définissable », que l'on peut utiliser même quand le locuteur n'est pas la première personne du singulier : « il pensa que ce jeune homme avait un je-ne-sais-quoi de charmant » est parfaitement correct. Le latin, du reste, utilise nescio quid de la même manière avec le même sens. Un syntagme comme je ne vois quoi, qui n'a pas de classe unique, n'est cependant pas lexicalisé, ce que prouve un énoncé incorrect comme *elle avait un je ne vois quoi de louche. Il reste un syntagme devant obéir aux règles d'utilisation habituelles.


