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Rhotacisme

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Le rhotacisme (terme formé à partir du grec ῥῶ rhô, « la lettre r ») est une modification phonétique complexe consistant en la transformation d'un phonème en [r].

Sommaire

Fonctionnement

On prendra ici comme exemple le rhotacisme de [s], très fréquent en latin.

Le phénomène doit être décomposé en deux temps :

[s] > [z] / V_V ;
[z] > [r].

Le fait que le phonème [z] évolue en [r], dont les points d'articulations sont relativement proches mais qui différent tous deux par le mode d'articulation, s'explique souvent par l'absence d'autres [z] dans le système phonologique de la langue concernée. Ainsi, il s'agit d'une forme de nivellement phonologique par analogie : la langue, plutôt que d'accepter un nouveau phonème, le confond avec un autre qu'elle possède déjà, en l'occurrence un [r]. En latin, en effet, il n'existe pas de phonème [z] (si ce n'est dans des mots d'emprunts, la plupart du temps au grec).

Exemples

En latin

Le rhotacisme est un type d'évolution phonètique très fréquent en latin ; il permet d'expliquer nombre de formes apparemment anormales.

Système nominal

Ainsi, les noms sigmatiques de la troisième déclinaison (noms formés à partir d'un suffixe -es- ou -os- avant la désinence) offrent une flexion au cours de laquelle le thème semble modifie :

corp-us-Ø ;
*corp-os-is > corp-or-is.

Le nom cité en exemple ne possède donc un thème corp-us- qu'au nominatif (thème nu). Dès qu'une désinence à initiale vocalique s'ajoute, le suffixe -e/os- passe à -e/or- par rhotacisme (-e/os- + V > -e/or-V). D'autres noms à rhotacisme peuvent être cités :

D'autre part, le rhotacisme peut affecter des désinences : c'est le cas de celles de génitif pluriel des noms de la première déclinaison, -rum (ainsi rosa-rum). La linguistique comparée permet de poser un étymon -sōm (venant des déclinaisons pronominales) précédé de la voyelle [a] du radical. La désinence ancienne se retrouve en osque sous la forme -sum puis -zum, qui est donc un stade intermédiaire entre [sum] et [rum]. Le grec a -ῶν -ỗn venant de *-ā-sōm, qui passe à -āōn (par amuïssement de [s] intervocalique), attesté chez Homère : τᾱ́ων tấôn, génitif pluriel de l'article au féminin ; τᾱ́ων évolue finalement en τῶν tỗn par contraction. On le voit : trois langues, trois traitements différents d'un même phonème dans un même contexte.

Système verbal

Le rhotacisme est presque systématique en latin, dans la flexion verbale tout aussi bien que dans la nominale : ainsi, à partir du radical du verbe « être », soit es-, on obtient à l'imparfait et au futur er-am, er-as, er-at, etc. et er-o, er-is, er-it, etc. à partir de formes qui remontent à *es-am, *es-as, etc. et *es-o, *es-is, etc.

Ce mécanisme peut être dissimulé par l'absence de formes rhotacisées sans formes d'origine en regard : c'est le cas des infinitifs en -re (ama-re, vide-re, cape-re, etc., respectivement « aimer », « voir », « prendre »), qui proviennent étymologiquement de formes en *-se. Comme il n'existe plus assez de formes vivantes en *-se, le suffixe de formation des infinitifs semble bel et bien être -re. On le retrouve en fait dans un seul infinitif, es-se, celui du verbe « être » (voir plus haut) ainsi que dans l'infinitif parfait, comme fuis-se « avoir été », amavis-se « avoir aimé », etc.

Dans les autres langues indo-européennes, le rhotacisme est remplacé par d'autres modifications (ou bien la langue ne modifie pas [s] entre voyelles), de sorte qu'à lege-re, « lire », latin correspond λέγειν légein, « dire », grec (par amuïssement de [s] intervocalique), tous deux issus d'un même étymon *lege-se(n) ; ce suffixe -sen (sans *n en latin) se retrouve bien en sanskrit sous la forme -san, en hittite sous la forme -sar.

Influence sur l'alphabet latin

Il serait vain de recenser tous les cas de rhotacismes en latin : ils sont en effet très nombreux. En conclusion, il faut rappeler que si le latin a fait passer ses [s] intervocaliques à [r], c'est surtout parce que [z], qui serait le phonème attendu par voisement, n'existe pas dans le système phonologique de la langue, au contraire de [r] : cela explique pourquoi l'alphabet latin primitif ne possède pas de lettre Z : bien qu'hérité du grec via l'étrusque, cet alphabet a pu se passer de la lettre située à la septième position ; le grec ΑΒΓΔΕϜΖ, etc., devrait donner, indirectement, ABCDEFZ. Comme le modèle étrusque utilisait le gamma grec (Γ) pour noter [k] et non [g] (l'étrusque n'a en effet pas de phonème [g]), l'alphabet latin a eu besoin d'une nouvelle lettre pour ce phonème : il s'est servi d'une modification de C, soit G (un C avec une barre supplémentaire ; son invention est attribuée à Spurius Carvilius Rufa (ou Ruga, selon les sources), au IIIe siècle avant notre ère), qu'il a située à l'emplacement libre du Z, alors inutile, afin d'éviter un remodelage de l'ordre alphabétique : cela explique que l'on ait ABCDEFG et non ABCDEFZ. C'est plus tard, au Ier siècle avant notre ère, que la langue latine, ayant besoin de noter des mots empruntés au grec, a réintroduit la lettre Z ; l'ordre alphabétique ne pouvant que difficilement être altéré, la lettre a été placée à la fin.

Dans les langues germaniques

Le rhotacisme de [s] a aussi touché toutes les langues germaniques, à l'exception du gotique. Le phénomène s'est appliqué en fonction de la place de l'accent tonique : le processus est décrit en détail dans l'article consacré à la loi de Verner ; on peut citer les formes verbales du verbe « être », qui, selon la place de l'accent, donnent was ou were en anglais.

Ailleurs

Le latin et les langues germaniques sont les langues indo-européennes dans lesquelles le rhotacisme est le plus systématique. On trouve cependant, sporadiquement, quelques traces de rhotacisme dans d'autres idiomes IE. C'est le cas en grec ancien, dans certains dialectes, comme l'ionien d'Eubée méridionale (dialecte érétrien), où un [s] intervocalique devient [r] (sachant qu'en grec non plus [z] ne fait pas partie du système phonologique) ; le traitement de [s] intervocalique, dans la majorité des dialectes grecs, repose plutôt sur un amuïssement si le [s] est ancien, un maintien s'il est issu d'autres sources (assibilation, simplification, etc.) : par exemple, le datif pluriel du nom παῖς paĩs, « enfant », fait παιριν pairin en érétrien, contre παισίν paisín en ionien-attique, toutes formes remontant à παιδ-σίν paid-sín. Encore une fois, il s'agit du rhotacisme de [s].

Le grec moderne possède quant à lui plusieurs termes ayant subi le rhotacisme, comme αδέρφος adhérfos, variante d'αδέλφος adhélfos (grec ancien ἀδελφός adelphós) « frère », ou ήρθε írthe « il est venu » (grec ancien ἦλθε ḗlthe), aoriste d'έρχομαι érkhome. Dans ces deux termes, on note la confusion entre /l/ et /r/ (roulé), favorisée par la ressemblance auditive entre les deux sons.

Le rhotacisme comme interférence de prononciation

Le terme de rhotacisme qualifie aussi une interférence ou une erreur de prononciation dans laquelle [r] est utilisé à la place d'autres sons (comme [l], [z], [n] ou [s]) ou bien quand un autre son remplace un [r] attendu.

Ainsi, en onomastique, un patronyme avec un [l], comme Leblond est modifié de sorte qu'il passe à Lebrond. Le cas se présente aussi en toponymie : le latin Londinium a donné le français Londres, en regard du London anglais. De manière sporadique, le rhotacisme peut éclairer certains termes modernes en regard de leur étymon : c'est ainsi que l'on explique que le nom pour « frère », αδερφός aðerfós en grec moderne provient, après rhotacisme, de ἀδελφός adelphós en grec ancien. De même, par extension du sens de départ, tout « problème » de prononciation d'un [r] sera nommé rhotacisme : c'est le cas en créole de la Guadeloupe où les [r] des mots venus du lexique français sont prononcés comme des [w] : prendre devient pwann [pwãn].

Le fait que tous ces mots sont lexicalisés empêche de parler d'une erreur.

On parle de rhotacisme par interférence de prononciation quand un locuteur étranger confond un ou plusieurs sons avec un /r/, quelle que soit sa réalisation : un Japonais, par exemple, dont la langue ne possède pas le phonème [l], aura tendance à prononcer les [l] d'une langue étrangère comme des [r] de sa propre langue. Ce sont bien là des erreurs car les mots obtenus ne sont jamais considérés corrects, sauf si le mot est emprunté et lexicalisé dans la langue du locuteur : miruku japonais représente milk anglais, le signifiant de cet emprunt s'expliquant, entre autres, par un rhotacisme. L'erreur résidera dans un énoncé proféré par un Japonais demandant a glass of mirk, par exemple.

Enfin, lors de l'acquisition du langage, de nombreux enfants remplacent [r] par [w]. On parlera là encore de rhotacisme. C'est dans ce cas un problème de prononciation que les locuteurs adultes corrigeront, directement ou non.

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