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La distinction T(u)-V(ous) ─ ou « distinction entre le tutoiement et le voussoiement » ─ est un concept grammatical et linguistique familier aux locuteurs des langues romanes et des langues germaniques (sauf dans l'anglais courant).
Il s'agit d'une opposition entre deux deuxièmes personnes (servant à s'adresser à un interlocuteur), le premier (tutoiement : « tu, te, toi, ton », etc.) utilisé pour les proches, les subalternes ou dans un registre de langue familier (voire insultant par sa familiarité) et le second (vouvoiement : « vous, votre ») pour les personnes auxquelles on doit un certain respect, ce qui peut comprendre les inconnus, les supérieurs, les personnes âgées, etc.
Le terme peut fonctionner dans plusieurs langues romanes : en effet, on note que dans ces langues la personne du tutoiement débute par un t, celle du vouvoiement par un v (tu, tu, tu ~ vocês, vous, voi, en portugais, français et ancien italien). Du reste, aux termes de tutoyer et vouvoyer français correspondent tutear en castillan, tutejar en catalan mais aussi en allemand duzen (du = tu) et siezen (Sie = vous poli).
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Cette distinction permet donc dans les grandes lignes de s'adresser d'une manière polie ou neutre (ce qui peut s'avérer familier dans certains contextes). Dans les faits, on constate que les types de personnes et situations appelant le choix entre tutoiement ou vouvoiement varient énormément entre les langues, les locuteurs, les situations, etc. C'est un jeu subtil et très subjectif qu'il n'est pas aisé de décrire grammaticalement, d'autant plus qu'il s'agit souvent d'automatismes peu pensés. La publicité castillane, italienne ou néerlandaise, par exemple, tutoie très facilement son lectorat adulte, ce qui, pour le français de France, manquerait quelque peu de tenue. De même, le tutoiement entre inconnus arrive plus vite en castillan qu'en français. À l'inverse, le tutoiement en anglais est un archaïsme sorti des usages courants sans pour autant que le vouvoiement de fait soit une marque de respect puisque tout le monde le pratique forcément.
Les moyens utilisés pour exprimer grammaticalement la distinction T-V sont très variés. Dans les langues indo-européennes concernées, c'est surtout le choix des pronoms et déterminants personnels qui marque l'opposition. Les verbes, quant à eux, suivent le modèle de conjugaison d'une autre personne. De plus, on considère que la personne non marquée (celle des paradigmes) est celle du tutoiement. C'est le plus souvent une personne héritée étymologiquement, tandis que le vouvoiement est une innovation.
Ce qui semble bien partagé entre les langues, toutes familles confondues, c'est qu'on retrouve très souvent comme indication du vouvoiement l'utilisation du pluriel à la place du singulier (avec, ou non, le pronom de 2e personne), ce qui ne permet pas d'opposer un locuteur vouvoyé à plusieurs locuteurs vouvoyés. Souvent même, la 2e personne de politesse est aussi confondue avec le pluriel de la 2e personne neutre.
Ce qu'on vient de dire s'applique très bien en français, par exemple, où le vouvoiement consiste à utiliser à la place de tu (personne neutre du singulier : « tu t'entends ? »), « vous » (d'où vou-voiement : « vous vous entendez ? »), qui n'est autre que le pluriel de tu. Le verbe suit la flexion du pluriel de la 2e personne.
En somme, le vouvoiement ne permet de préciser le degré de politesse qu'au singulier : au pluriel, en effet, le même pronom est utilisé. En sorte, « vous » peut s'adresser à :
Les mots dépendant d'un pronom de vouvoiement (adjectifs, participes) peuvent subir la syllepse : on accorde le plus souvent avec le sens. Par exemple :
Autres langues fonctionnant selon ce principe (dans l'ordre : 2e sg neutre ~ 2e sg formel = 2e pl. neutre = 2e pl. formel) :
La langue anglaise actuelle n'utilise plus qu'un seul pronom de 2e personne, qui n'est donc ni neutre ni poli, you, qui sert au singulier comme au pluriel.
En moyen anglais (anglais parlé à la suite des invasions de Guillaume le Conquérant au XIe siècle jusqu'au XVe), cependant, il existait plus de formes :
| Nombre | Cas sujet | Cas régime | Génitif¹ |
| Singulier | Thou | Thee | Thy / thine |
| Pluriel | Ye | You | Your / yours |
Le verbe recevait avec thou une désinence -st (sauf avec le verbe be, « être ») : thou lovest (« tu aimes »), thou loved(e)st (« tu aimas »), thou art (« tu es »). Thou et ye s'employaient sans opposition de registre de politesse. C'est par influence avec le français apporté par Guillaume le Conquérant après 1066 que la cour s'est mise graduellement à employer le pluriel pour s'adresser à un dignitaire, un roi, un seigneur. Ainsi, thou pouvait être senti familier, ye plus poli. L'usage n'a cependant jamais été fixé autant qu'en français et l'on rencontre de très nombreuses attestations (chez Shakespeare, par exemple) semblant incohérentes dans le choix des pronoms quant au degré de politesse attendu.
À la moitié du XVIIe siècle, la langue anglaise ayant simplifié la flexion des pronoms, c'est you / your / yours qui a remplacé chacune des autres formes, faisant ainsi disparaître thou / ye en même temps que thy, thee, etc. (sauf dans quelques variantes dialectales et dans des communautés, comme chez les Quakers jusqu'à il y a peu). Cependant que la distinction entre le singulier et le pluriel de la 2e personne devenait impossible dans la langue d'alors, les philologues traduisant des textes antiques, dont la Bible, l'on fait perdurer dans la langue liturgique. L'édition King James du texte sacré (première édition : 1611), en est la preuve. Depuis, thou est senti comme plus solennel, plus respectueux que you mais reste d'emploi littéraire et très limité : on l'utilise dans les textes religieux pour s'adresser à Dieu, dans des comptines, des poèmes... La pérennité de la langue Shakespeare est aussi un frein à sa disparition.
En allemand, le vouvoiement consiste à utiliser à la place de du (personne neutre du singulier : « Hörst du mich ? »), « Sie » (« Hören Sie mich ? » ; noter la majuscule), qui n'est autre que la troisième personne du pluriel, à laquelle s'accorde le verbe. Sie ne demande pas d'accord au singulier.
En catalan, il existe deux possibilités pour vouvoyer. La première consiste à utiliser le pronom vós avec, comme en français, un verbe à la 2e personne du pluriel et des adjectifs pouvant être accordés au singulier. Il existe un autre pronom, vostè, évolution phonétique de vostra mercè, calqué du castillan vuestra merced, usted. Il s'utilise, comme en castillan, avec un verbe à la 3e personne du singulier.
Vostè en étant venu à détrôner vós, ce dernier se retrouve maintenant cantonné à des emplois limités : pour s'adresser respectueusement à Dieu, aux personnes âgées, aux proches à qui l'on témoigne un certain respect, tandis que vostè sert à s'adresser avec plus de distance aux étrangers, aux personnes peu connues. Le tutoiement avec tu se limite aux proches.
Le castillan d'Espagne possède un pronom distinct des autres pour marquer le vouvoiement, tant au singulier qu'au pluriel : usted / ustedes (abrégés en Vd. et Vds. ou Ud. / Uds.). Le verbe et les autres déterminants concernés se mettent à la troisième personne, au nombre (grammaire) voulu : en effet, usted est le résultat par usure phonétique de vuestra merced, « votre grâce » (on pourrait traduire usted está cansada par « votre grâce est fatiguée »). Le système est donc complet et, du moins quand les pronoms sont utilisés, sans ambiguïté :
Le pronom personnel sujet ne servant que pour l'insistance, on rencontrera plus souvent des verbes seuls, dont la personne peut être ambiguë : canta, par exemple, peut signifier tout aussi bien « il / elle chante » que « vous (seul) chantez ». On ne peut cependant jamais confondre tutoiement et vouvoiement, dont les terminaisons sont toutes différentes.
Note : on rencontre parfois des étymologies populaires pour expliquer qu'usted viendrait de l'arabe أُسْتاذ ʾustād, « professeur ». Outre que la date d'apparition du terme espagnol est trop ancienne pour que le mot ait été emprunté à l'arabe, le lien entre vuestra merced et usted est très clair et bien attesté.
Ce système est différent en Amérique du Sud. En effet, le pronom neutre pluriel vosotros a été évincé au profit de ustedes. De plus, dans certains pays d'Amérique latine (comme en Colombie), tú n'est que rarement utilisé, même entre proches. Enfin, on note l'existence de vos, pronom neutre singulier équivalent à tú.
Il existe en hongrois une distinction d'une part entre deux niveaux de politesse en plus du tutoiement, d'autre part de formes permettant toujours de différencier le nombre des personnes auxquelles on s'adresse.
| tutoiement | « vouvoiement 1 » | « vouvoiement 2 » | |
| verbe à la : | 2e pers. | 3e pers. | 3e pers. |
| Singulier | te | maga | ön |
| Pluriel | ti | maguk | önök |
On a donc six formes là où le français en a deux (tu, vous), l'allemand trois (du, ihr, Sie) et le castillan
standard quatre (tú, vosotros, usted, ustedes).
Remarques :
Grammaticalement, te et ti sont des pronoms personnels, tandis que maga / maguk et ön / önök sont traités comme des substantifs (noms). Maga / maguk est une forme également utilisée comme pronom réfléchi de troisième personne. Comme dans d'autres langues européennes (portugais, italien...), le vouvoiement est fréquemment exprimé par la reprise du titre porté par la personne, le verbe étant conjugué à la troisième personne : « Doktor úr szeretne még egy kávét? » = « Monsieur le Docteur aimerait-il encore un café ? »
La langue plus ancienne faisait également l'usage de pronoms tels que kend, issu de kegyelmed = « ta grâce ».
Il existe en mandarin actuel un pronom de vouvoiement, qui ne s'emploie normalement pas au pluriel : 您 nín. On obtient alors un tel système :
Il est plus fréquent dans la langue écrite et d'emploi plus limité que le vouvoiement français. On passe en effet très vite au tutoiement, surtout dans la langue orale.
La langue classique, quant à elle, distinguait d'autres pronoms personnels marquant la politesse, comme 君 jūn, « gentilhomme » (terme d’adresse honorifique) et 卿 qīng, très respectueux, à utiliser entre époux ou pour une personne noble ; on peut donc le traduire par « chéri(e) » ou « Sire », selon le contexte.


