Volonté de puissance
<Friedrich Nietzsche
Le terme Volonté de puissance (Wille zur Macht) désigne :
- un concept inventé par Friedrich Nietzsche par lequel il
entend le fait pour toute réalité de nécessairement devenir plus.
- un projet de livre de ce même philosophe, projet abandonné à la fin de l'année 1888.
- plusieurs compilations de ses fragments publiées et présentées comme son œuvre principale, et considérées aujourd'hui comme
des falsifications.
La Volonté de puissance
Aucun texte de Nietzsche ne donne de manière complète et précise la signification de l'expression volonté de
puissance. Malgré cette absence de définition claire, l'étude précise des textes a montré la grande cohérence de la pensée
de Nietzsche jusque dans l'emploi des guillemets (voir, à ce propos, Wolfgang Müller-Lauter).
Afin de permettre à chacun de lire les passages où il est question de ce concept, nous donnons ici le plus grand nombre de
références possibles, ainsi que de larges extraits de textes parmi les plus importants.
Caractérisation sommaire
La notion de volonté de puissance désigne un devenir plus ; elle est conçue par Nietzsche comme un outil de
description de la réalité. La volonté de puissance n'est donc pas à
proprement parler un devoir être : rien
n'est contraint par une loi à devenir plus. Il n'y a d'ailleurs selon Nietzsche aucune loi dans le devenir : tout devient ce
qu'il peut devenir, et cela même exprime sa volonté de puissance. On notera qu'ainsi, s'opposant au dualisme métaphysique de
l'essance et de l'existence, Nietzsche interprete l'essence d'une chose comme se
réalisant toute entière dans le devenir, l'existence et l'essence se confondant
alors dans le même concept de volonté de puissance.
Ces précisions permettent d'écarter certaines interprétations inexactes et de comprendre un aspect important de l'analyse de
Nietzsche : un guerrier et un artiste expriment également par leurs activités une volonté de puissance. Or, il suit de cet
exemple qu'aucun mouvement artistique, aucun parti politique et aucune idéologie ne peuvent véritablement se réclamer de la volonté de puissance comme s'il
s'agissait d'un programme à réaliser, d'un impératif à suivre, puisque tout artiste, tout parti, toute idéologie, quels qu'ils
soient, sont déjà l'expression d'une volonté de puissance. C'est donc cette volonté de puissance particulière qui s'exprime qu'il
faut analyser : dans l'exemple ci-dessus, le barbare est une forme brutale et stupide de volonté de puissance, l'artiste en
est une forme plus raffinée, ce qui permet de constituer une échelle de valeur qui tienne compte du fait que la réalité la plus
frustre de l'homme est la barbarie, mais que la culture, sous certaines conditions, est le degré le plus haut de la puissance, le degré qui a le plus de valeur, du
moins dans le monde humain. Ainsi, en résumé, et c'est là l'aspect proprement immoral de cette pensée, dans la pire barbarie
comme dans la culture la plus raffinée, c'est la même tendance à la puissance qui se manifeste partout, mais en prenant des
formes différentes liées à l'éducation que l'on donne à l'homme.
Ces remarques permettent de signaler que la volonté de puissance a plusieurs dimensions, elle décrit :
- le devenir en général (métaphysique)
- le vivant (physiologie)
- l'économie des instincts humains (psychologie, morale, politique)
- l'éducation des instincts (la culture)
Dans les textes publiés
- Aurore
- Le Gai Savoir, §13 : das Verlangen nach Macht,
l'aspiration à la puissance :
- « Que nous fassions des sacrifices à faire du bien et du mal, ne modifie en rien la valeur ultime de nos actes ;
dussions-nous mettre en jeu notre vie comme le martyr en faveur de son Église,- c'est toujours un sacrifice que nous faisons à
notre soif de puissance ou pour conserver au moins le sentiment que nous en avons. »
- Ainsi parlait Zarathoustra, livre
II, « Du dépassement de soi-même » :
- « Wille zur Wahrheit heisst ihr's, ihr Weisesten, was euch treibt und brünstig macht ?
- Wille zur Denkbarkeit alles Seienden: also heisse ich euren Willen !
- Alles Seiende wollt ihr erst denkbar machen : denn ihr zweifelt mit gutem Misstrauen, ob es schon denkbar ist.
- Aber es soll sich euch fügen und biegen ! So will's euer Wille. Glatt soll es werden und dem Geiste unterthan, als sein
Spiegel und Widerbild.
- Das ist euer ganzer Wille, ihr Weisesten, als ein Wille zur Macht ; und auch wenn ihr vom Guten und
Bösen redet und von den Werthschätzungen. Schaffen wollt ihr noch die Welt, vor der ihr knien könnt: so ist es eure letzte
Hoffnung und Trunkenheit. »
- Par-delà bien et mal, §36
- « Si rien ne nous est « donné » comme réel sauf notre monde d'appétits et de passions, si nous ne pouvons
descendre ni monter vers aucune autre réalité que celle de nos instincts - car la pensée n'est que le rapport mutuel de ces
instincts, - n'est-il pas permis de nous demander si ce donné ne suffit pas aussi à comprendre, à partir de ce qui lui
ressemble, le monde dit mécanique (ou « matériel ») ? Le comprendre, veux-je dire, non pas comme une illusion, une
« apparence », une « représentation » au sens de Berkeley et de Schopenhauer, mais comme une réalité du même
ordre que nos passions mêmes, une forme plus primitive du monde des passions, où tout ce qui se diversifie et se structure
ensuite dans le monde organique (et aussi, bien entendu, s'affine et s'affaiblit) gît encore d'une vaste unité ; comme une
sorte de vie instinctive où toutes les fonctions organiques d'autorégulation, d'assimilation, de nutritution, d'élimination,
d'échanges sont encore synthétiquement liées ; comme une préforme de la vie ? - En définitive, il n'est pas
seulement permis de hasarder cette question ; l'esprit même de la méthode l'impose. Ne pas admettre différentes
espèces de causalités aussi longtemps qu'on n'a pas cherché à se contenter d'une seule en la poussant jusqu'à ses dernières
conséquences (jusqu'à l'absurde dirais-je même), voilà une morale de la méthode à laquelle on n'a pas le droit de se soustraire
aujourd'hui ; elle est donné « par définition » dirait un mathématicien. En fin de compte la question est de
savoir si nous considérons la volonté comme réellement agissante, si nous croyons à la causalité de la volonté. Dans
l'affirmative - et au fond notre croyance en celle-ci n'est rien d'autre que notre croyance en la causalité elle-même - nous
devons essayer de poser par hypothèse la causalité de la volonté comme la seule qui soit.
- Généalogie de la morale,
Deuxième dissertation, §12
- L'Antéchrist,
§6 :
- « Das Leben selbst gilt mir als Instinkt für Wachstum, für Dauer, für Häufung von Kräften, für Macht : wo der Wille
zur Macht fehlt, gibt es Niedergang. »
- (« La vie est, à mes yeux, instinct de croissance, de durée, d'accumulation de force, de puissance : là où la
volonté de puissance fait défaut, il y a déclin. »)
Dans les textes posthumes
- L’expression « Wille zur Macht » apparaît pour la première fois dans le fragment 23 [63] de 1876-1877 :
- « Das Hauptelement des Ehrgeizes ist, zum Gefühl seiner Macht zu kommen. Die Freude an der Macht ist nicht darauf
zurückzuführen, dass wir uns freuen, in der Meinung anderer bewundert dazustehen. Lob und Tadel, Liebe und Hass sind gleich für
den Ehrsüchtigen, welcher Macht will.
- Furcht (negativ) und Wille zur Macht (positiv) erklären unsere starke Rücksicht auf die Meinungen der Menschen.
- Lust an der Macht.— Die Lust an der Macht erklärt sich aus der hundertfältig erfahrenen Unlust der Abhängigkeit, der
Ohnmacht. Ist diese Erfahrung nicht da, so fehlt auch die Lust. »
- Voir aussi : fragments 4 [239], 7 [206], 9 [14] de 1880-1881.
- FP, XIV, 14, [80] :
- « Si l'essence la plus intim de l'être est volonté de puissance, si le plaisir est toute croissance de la puissance,
déplaisir tout sentiment de ne pouvoir résister et maîtriser : ne pouvons-nous pas alors poser plaisir et déplaisir comme
des faits cardinaux ? »
- « «Volonté de puissance »
- La «volonté de puissance» est haïe à ce point dans les époques démocratiques, que toute leur psychologie semble viser à la
rapetisser et à la dénigrer...
- Le type du grand ambitieux avide d'honneur : on voudrait que ce soit Napoléon ! et César ! et
Alexandre !... Comme si ce n'étaient pas justement les plus grands contempteurs de l'honneur !
- Et Helvétius nous expose en détail que l'on aspire à la puissance afin d'avoir les jouissances dont dispose l'homme
puissant... : il comprend cette aspiration à la puissance comme une volonté de jouissance, comme un hédonisme...»
- « La vie n'est qu'un cas particulier de la volonté de puissance, - il est tout à fait arbitraire d'affirmer que
tout aspire à se fondre dans cette forme de la volonté de puissance. »
Détermination du concept
Analyse de l'expression «volonté de puissance » telle qu'elle apparaît dans les écrits de Nietzsche
Selon Müller-Lauter, il est possible de distinguer trois sens différents de l'expression «volonté de puissance »
lorsqu'elle est employée au singulier :
- « la volonté de puissance » comme tout de la réalité, comme le nom de cette réalité
- « volonté de puissance », sans l'article « le », comme qualité
- « une volonté de puissance », présupposant une pluralité de volontés de puissance
À partir de la vie
La volonté de puissance s'interpréte à partir de la vie organique sans s'y réduire :
- Ainsi parlait Zarathoustra, II,
« De la domination de soi »
- « Partout où j’ai trouvé du vivant, j’ai trouvé de la volonté de puissance ; et même dans la volonté de celui qui
obéit, j’ai trouvé la volonté d’être maître. [...] Et la vie elle-même m’a confié ce secret : « Vois, m’a-t-elle dit,
je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même. [...] Et toi aussi, toi qui cherches la connaissance, tu n’es que le sentier
et la piste de ma volonté : en vérité, ma volonté de puissance marche aussi sur les traces de ta volonté du vrai ! Il
n’a assurément pas rencontré la vérité, celui qui parlait de la « volonté de vie », cette volonté – n’existe pas.
Car : ce qui n’est pas, ne peut pas vouloir ; mais comment ce qui est dans la vie pourrait-il encore désirer la
vie ! Ce n’est que là où il y a de la vie qu’il y a de la volonté : pourtant ce n’est pas la volonté de vie, mais [...]
la volonté de puissance. Il y a bien des choses que le vivant apprécie plus haut que la vie elle-même ; mais c’est dans les
appréciations elles-mêmes que parle – la volonté de puissance ! » »
Si l'organisme, et plus précisemment notre corps, est le point de départ de Nietzsche, son fil directeur, c'est parce nous
n'avons pas de conception de l'être indépendante du fait de vivre. Être, c'est respirer, se nourir, etc. L'être, en lui-même, est
un concept dénué de sens, « la dernière fumée d'une réalité qui s'évapore. » C'est pourquoi, selon Nietzsche, il est
légitime de chercher d'abord ce qui peut caractériser le vivant :
- le pouvoir interne de créer des formes
- la non identité du vivant, dont l'unité ne peut jamais être un principe
- la lutte interne qui hiérarchise un organisme
- l'auto-régulation du vivant.
Nietzsche suppose ensuite l'existence d'une seule causalité, à titre d'hypothèse (voir §36 plus haut). Cette hypothèse est
d'autant plus légitime que les dualismes causaux âme - corps et vie - matière aboutissent aux contradictions de l'idéalisme
métaphysique dénoncées par Nietzsche. Néanmoins, la thèse de la volonté de puissance conduit au rejet, non seulement du
vitalisme, mais aussi du matérialisme de type mécaniste. En effet, puisque ce qui caractèrise le vivant doit selon lui être
généralisé, alors ce que l'on nomme « matière » (Nietzsche nie l'existence de cette dernière) est également sentant et
percevant, mais dans un état plus synthétique que dans le cas d'un organisme.
La volonté de puissance comme relation
- Agir et relation
- Sentir
- Penser
- Vouloir
La volonté de puissance comme évaluation
Volonté de puissance et Éternel retour
La Volonté de puissance comme œuvre
Nietzsche projeta pendant plusieurs années d'écrire une œuvre qui exposerait l'ensemble de sa doctrine. Cette œuvre est connue
généralement sous le titre : La Volonté de puissance, essai de transmutation de toutes les valeurs (Der Wille
zur Macht - Versuch einer Umwertung aller Werte). Longtemps, on crût que Nietzsche avait été empéché par la folie d'achever
son grand ouvrage. L'avant-propos du Crépuscule des Idoles indique que le premier livre était terminé le 30 septembre
1888. Ce premier livre est L'Antéchrist :
- « L'Antéchrist
- Essai d'une critique du christianisme
- Premier livre
- de l'Inversion de toutes les valeurs. »
La photo située à gauche montre que Nietzsche a finalement considéré L'Antéchrist comme toute L'Inversion des
valeurs ou, plus vraisemblablement, qu'il a abandonné ce projet d'ensemble. Sur ce papier, il est en effet écrit :
- « Der Antichrist.
Umwertung aller Werte
- Fluch auf das Christentum. »
La mention Inversion de toutes les valeurs a été rayée.
Plans de l'œuvre
Nous possédons plusieurs plans de cette œuvre abandonnée ; nous n'en donnons ici que deux :
Plan ébauché à Nice le 17 mars 1887
Esquisse d'un avant-propos
Livre premier : Le nihilisme européen
- I. Nihilisme
- II. Pour une critique de la modernité
- III. Pour une théorie de la décadence
Livre deuxième : Critique des valeurs supérieures
- I. La religion comme expression de la décadence
- II. La morale comme expression de la décadence
- III. La philosophie comme expression de la décadence
Livre troisième : Principe d'une nouvelle évaluation
- I. La volonté de puissance en tant que connaissance
- II. La volonté de puissance dans la nature
- III. La volonté de puissance en tant que morale
- IV. Pour une physiologie de l'art
Livre quatrième : Discipline et sélection
- I. L'éternel retour
- II. La nouvelle hiérarchie
- III. Par-delà le bien et le mal
- IV. L'idéal aristocratique
- V. Dionysos
Dernier plan, automne 1888
Dépréciation de toutes les valeurs
Livre premier :
L'Antéchrist. - Essai d'une critique du christianisme.
Livre deuxième :
L'Esprit libre. - Critique de la philosophie comme d'un mouvement nihiliste.
Livre troisième :
L'lmmoraliste. - Critique de l'espèce d'ignorance la plus néfaste, la morale.
Livre quatrième :
Dionysos. - Philosophie de l'Éternel Retour.
La volonté de puissance chez d'autres philosophes
Alain
Le philosophe Alain insista dans ses Propos sur le bonheur
sur le fait que la volonté de puissance n'avait pas à s'entendre au sens restreint de puissance sur autrui ou sur
les choses, mais bien d'expansion du moi. Ainsi, indique-t-il, qu'un latiniste ne se lassera jamais de devenir
encore meilleur latiniste (propos XLVII). Dans cette lecture, on retrouve Aristote
et l'approche classique stoïcienne visant à placer son bonheur avant toute
chose dans les choses qui dépendent de soi, ce qui est également très proche de la conception de Nietzsche (la morale mise à
part) :
- « Aristote dit cette chose étonnante, que le vrai musicien est celui qui se plaît à la musique, et le vrai politique
celui qui se plaît à la politique. « Les plaisirs, dit-il, sont les signes des puissances. » Cette parole retentit par
la perfection des termes qui nous emportent hors de la doctrine ; et si l'on veut comprendre cet étonnant génie, tant de
fois et si vainement renié, c'est ici qu'il faut regarder. Le signe du progrès véritable en toute action est le plaisir qu'on y
sait prendre. D'où l'on voit que le travail est la seule chose délicieuse, et qui suffit. J'entends travail libre, effet de
puissance à la fois et source de puissance. Encore une fois, non point subir, mais agir. »
Bibliographie
Éditions
- Nietzsche, Fragments posthumes (FP), édition Colli et Montinari, traduction Gallimard.
- Nietzsche, La Volonté de puissance. Essai d'une transmutation de toutes les valeurs. (Études et Fragments), 1901,
traduit par Henri Albert. Lire sur Wikisources .
- Nietzsche, La Volonté de puissance, texte établi par Friedrich Würzbach
Études
Lectures de Nietzsche
- Roux, Wilhelm, Der Kampf der Teile im organismus, Leipzig, 1881
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