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Projet Xanadu

Sommaire

Xanadu: La connaissance intégrée dans un système d'information absolu.

En 1960 Théodore Holm Nelson (Ted Nelson), alors agé de 27 ans, étudiant en sociologie à l'université de Harvard, se prend à rêver en philosophe à un concept de système d'information « au bout des doigts ». Ted Nelson imagine une machine permettant à tout un chacun de stocker des données, de les mettre à disposition de tous, partout, en quelques instants. Théodore Nelson invente le concept d'hypertexte. Pour visionnaire et avant-gardiste que soit ce concept, les années 60 restent une époque où l'informatique était balbutiante. Alors, les ordinateurs restaient lents, encombrants, rares, chers, d'un abord spartiate, souvent dépourvus d'écrans (l'on utilisait à l'époque des télétypes, sorte d'imprimante accolée à un clavier). Le rêve d'un sociologue, pourtant intelligemment associé au sein du « [Projet Xanadu ] » restera longtemps une élégante utopie, une arlésienne de la sphère logicielle, une merveille pensée que la technologie a tardé à réaliser.

Fonctionalités

Le projet Xanadu résumait dès 1965 les fonctionnalités d'un système d'information de « support » de connaissance formalisé selon les 17 règles suivantes [i]:

  1. Chaque serveur Xanadu est unique et sécurisé.
  2. Chaque serveur Xanadu peut être mis en service séparément ou en réseau.
  3. Chaque utilisateur est unique et identifié.
  4. Chaque utilisateur peut rechercher, récupérer, créer et stocker des documents.
  5. Chaque document peut consister en un nombre quelconque de parts donc chaque élément peut être constitué de quelque genre que ce soit.
  6. Chaque document peut contenir des liens de tous types, voire même de copies virtuelles ("transclusions") d'un autre document accessible par son propriétaire.
  7. Les liens sont visibles et peuvent être suivis depuis les deux extrémités.
  8. La permission de lier vers un document est explicitement garantie par l'acte de publication même.
  9. Chaque document peut contenir un mécanisme de rétribution, à un degré quelconque de granularité, pour assurer le paiement de chaque portion accédée, en incluant les copies virtuelles (« transclusions ») de tout ou partie d'un document.
  10. Chaque document est identifié, unique et sécurisé.
  11. Chaque document peut avoir des règles d'accès sécurisés.
  12. Chaque document peut rapidement être recherché, stocké et récupéré sans que l'utilisateur ne sache où il est physiquement situé.
  13. Chaque document est automatiquement situé sur un moyen de stockage approprié vis à vis de sa fréquence d'accès depuis n'importe quel point de consultation.
  14. Chaque document est automatiquement stocké de façon redondante, pour maintenir la disponibilité même en cas de désastre.
  15. Chaque fournisseur de service Xanadu peut facturer à sa discrétion ses utilisateurs pour le stockage, la récupération, et la publication de documents.
  16. Chaque transaction est sécurisée et reste perceptible seulement par les parties l'effectuant.
  17. Le protocole de communication client-serveur Xanadu est un standard librement publié. Le développement et l'intégration de tierces parties sont encouragés.

La pénible histoire du projet Xanadu

Le projet Xanadu s'est articulé de façon laborieuse. En voici brièvement l'historique:


En 1960:

Les ébauches de Nelson montrent deux écrans reliés par des lignes visibles, pointant depuis une partie d'un objet situé sur un écran vers la partie correspondante d'un autre objet sur l'autre écran.

En 1965:

Les travaux de Nelson se concentrent sur un système à simple utilisateur, et se basent sur des « zip listes », listes d'éléments séquentiels qui peuvent être reliées à d'autres « zip listes » pour constituer de grandes structures de texte non séquentielles. Le mot « hypertexte » est inventé et apparaît pour la première fois dans sa publication « Une structure de fichiers pour le complexe, ce qui change et les intermédiaires » présentée en 1965 lors de la 20éme conférence nationale de l'Association of Computer Machinery.

En 1970:

Nelson invente certaines structures de données et algorithmes appelés « enfilades », qui constituent la base du système Xanadu (propriété de Xanadu Operating Company, Inc. jusqu'au 24 Aout 1999) .

En 1972:

L'implémentation fonctionne en Algol et en Fortran. Si le fortran est encore un langage utilisé dans le secteur bancaire, l'algol a rejoint l'histoire de l'informatique.

En 1979:

Nelson rassemble un nouveau groupe (Roger Gregory, Mark Miller, Stuart Greene, Roland King and Eric Hill) pour recommencer la conception technique du système.

En 1981:

K. Eric Drexler crée une nouvelle structure des données et une méthode de gestion complexe des révisions des documents. Le groupe de développeurs du projet Xanadu termine la mise au point d'un serveur réseau universel Xanadu, tel que décrit dans les diverses éditions du livre de Théodore Nelson "Literary Machines". Le système fonctionne enfin, 21 ans après la première idée.

En 1983:

La Xanadu Operating Company, Inc. (XOC, Inc.) est créée pour terminer le développement du système mis au point en 1981, et envisager sa commercialisation.

En 1988:

La société XOC, Inc. est rachetée par la société Autodesk, qui recapitalise la société, l'installant dans ses bureaux de Palo Alto et plus tard Mountain view Californie. Le travail se poursuit sous la tutelle d'un nouvel ingénieur en chef, Mark Miller. Autodesk est un éditeur de logiciel dominant le marché des outils de conception technique en 2 et 3 dimensions. La conception de 1981 (maintenant appellée Xanadu 88.1) était terminée, mais l'ingénieur Miller en recommence la conception. A ce stade, le projet a déjà 28 ans, mais Xanadu 88.1 n'a jamais été mis sur le marché en tant que produit.

En 1989:

Le World Wide Web [i], les projets Hyper-G [ii] et Microcosm[iii]sont lancés, tous inspirés par ou sous l'influence des idées de Xanadu.

En 1992:

La société Autodesk traverse une restructuration et abandonne le projet, après cinq millions de dollars de dépenses. Les droits de poursuivre le développement du serveur Xanadu sont vendus en licence à la société Memex, Inc. of Palo Alto, Californie, et le nom de marque "Xanadu" est rendu à Nelson.

En 1993:

Nelson repensa la totalité du concept, le ciblant dorénavant comme une servitude destinée à améliorer le fonctionnement des entreprises.

En 1994:

Nelson est invité au Japon et fonde le Sapporo HyperLab.

En 1996:

Nelson devient Professeur en Information Environnementale sur le campus Shonan Fujisawa de l'université Keio. Le document proposant le protocole de « transclusion » de texte est publié.

En 1997:

Publication des fonctionnalités du système « OSMIC » devant permettre de tracer toutes les modifications d'un document.

En 1998:

Nelson recoit sa première récompense pour ses travaux sur Xanadu et l'hypermédia, la médaille 1998 Yuri Rubinsky Insight Foundation pour l'ensemble de ses travaux.

En 1999:

Lancement commercial à sources ouverts de Xanadu 88.1 et 92.1 sous les noms Udanax Green[iv] et Udanax Gold .

En 2001:

Nelson est nommé au titre d' "Officier des Arts et Lettres" par Jean-Jacques Aillagon ministre Français de la Culture, pour son travail sur Xanadu et l'hypermédia.

Le World Wide Web (communément appelé « le Web ») a été partiellement inspiré par les idées de Xanadu, et en supporte les pré-requis 1 à 5, 11, 12 et 17. Le standard XHTML supporte l'item numéro 6.

Citons Ted Nelson : « Its greatest aspiration, a universal instantaneous hypertext publishing network, has not been generally understood at the technical level and has created various false impressions. » « Sa plus grande ambition, un réseau de publication hypertexte instantané universel, n'a généralement pas été comprise sur un plan technique, et a conduit à de nombreuses fausses impressions. »

Rêver un réseau de publication hypertexte instantané universel à une époque où les simples écrans d'ordinateurs à tube cathodique étaient rares et chers, le mêler de terminaux portables à réseau sans fil, de textes intégraux parsemés d'hyperliens renvoyant vers d'autres textes, modifiables avec gestion des révisions, toutes ses utopies ont été rêvées par Ted Nelson bien avant que la technologie les rendent possibles.

Le concept visionnaire de Ted Nelson a traversé quelques difficultés pour se transformer en un objet utilisable. Très en avance sur son temps, l'idée n'a pas seulement dû attendre la démocratisation du matériel informatique, mais aussi l'avènement de technologies de réseau unifiées. Des questions simples comme le transcodage de documents écrits en caractères non latin, leur affichage sans erreur, des solutions efficaces à des problématiques aussi concrètes n'ont trouvé des réponses tangibles que dans la dernière partie de la décennie passée. Le projet Xanadu a vraisemblablement souffert de quelques problèmes rédhibitoires:

  1. Un modèle de développement fermé.
  2. Un mode de financement centralisé, sous tendant l'avènement d'un service payant.
  3. Un décalage temporel dû à sa trop grande clairvoyance. Xanadu était en avance de 30 ans sur son temps.

Parallèlement, la lente mise au point de Xanadu s'est heurtée à un concept bien moins puissant, mais simple, ouvert, libre et utilisable immédiatement, le « world wide web ». Force est de reconnaître à Théodore Nelson une pugnacité sans faille. Il semblerait qu'il dénigre le web tel qu'on le connaît de nos jours, lui reprochant des liens à sens unique, et vraisemblablement la réussite. Cependant si Xanadu a failli dans sa réalisation, sa présence intellectuelle a exercé une énorme force sur l'évolution des systèmes hypertextes.

Le World Wide Web et Xanadu

Dans son document de présentation original datant de mars 1989[v], Tim Beerners-Lee, chercheur au Centre Européen de Recherche Nucléaire (C.E.R.N.) de Genève, plante la problématique d'organisation de l'échange d'information. Le C.E.R.N abrite une communauté motivée mais sclérosée par une hiérarchie omniprésente. Cette présentation le conduira à développer le premier système de publication d'information hypertexte client-serveur vraiment utilisable par les milieux universitaires alors seuls utilisateurs de stations de travail Unix interconnectées via un protocole hétérogène récent, TCP/IP, à la base du réseau Internet. Les premières versions sont mises à disposition dès 1991.

Ce protocole, appelé Protocole de Transfert Hypertexte (HTTP: HyperText Transfert Protocol), repose sur un concept simple. Les documents sont écrits soit en texte brut décrivant des balises organisant son contenu et son aspect. Loin de la complexité de Xanadu, ce protocole client-serveur se répand comme une traînée de poudre auprès des milieux universitaires utilisateurs d'internet à cette époque. Facile à mettre en place, efficace, peu gourmand en ressource, le protocole HTTP exploite le matériel existant.

Analogies wiki / Xanadu

Le terminal Xanadu portable du rêve de Ted Nelson se rapproche étrangement d'un assistant électronique personnel mobile (Personal Data Assistant: P.D.A.) connecté par internet à une fédération de serveurs wiki. La technologie s'est démocratisée, tout en étoffant la puissance de calcul comme l'autonomie. Un wiki reprend 10 des 17 règles du Xanadu originel.

Règle N°1: chaque serveur est unique.

Règle N°2: chaque serveur peut être mis en service seul ou séparément.

Règle N°3: chaque utilisateur est unique. Il est idéalement authentifié pour modifier des pages.

Règle N°4: chaque utilisateur peut rechercher, récupérer, créer et stocker des documents.

Règle N°5: chaque document peut consister en un nombre quelconque de parts donc chaque élément peut être constitué de quelque genre que ce soit.

Règle N°6: chaque document peut contenir des liens quelconques.

Règle N°7: chaque lien est visible, et peut être suivi dans les deux sens.

Règle N°8: la permission de lier vers un document est explicitement garantie par l'acte de publication même.

Règle N°11: chaque document peut avoir des règles d'accès sécurisés.

Règle N°17: le wiki repose sur le protocole HTTP qui est un protocole soumis à standard, édité par le World Wide Web Consortium[i]

De fait, le concept wiki s'est débarrassé des notions de rétribution prévues dans le modèle économique souhaité par Théodore Nelson. Reposant sur des standards établis, des implémentations solides bien éprouvées, le système wiki s'avère stable, tangible, utilisable, en un mot pragmatique. Disparaissent la réplication transparente des données ainsi que la localisation des données à proximité des besoins. Il est cocasse de savoir qu'en fait, les fournisseurs d'accès internet procurent ce service de localisation des données, chacun à leur échelle, dans leur zone géographique. Cela s'appelle un « proxy transparent », et il est plus que probable que chacun en utilise un sans même le savoir, car ce dispositif est très courant (il augmente la vitesse de navigation, abaisse les coûts, pour un investissement ridicule).

La réalité du wiki, libre dans sa formalisation concrète, s'oppose au modèle économique centralisé de Théodore Nelson. Le standard ouvert s'impose quand l'innovation fermée s'est éteinte.





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